Décembre 2009
 
 

Ho ! Ho ! Ho ! Salut à toi, amie ou ami secret de mon Club tout aussi secret !




           Non, mais vraiment, est-ce que tu entends ces «Ho ! Ho ! Ho !» un peu partout, ces temps-ci ? Dans les films à la télé, dans les magasins, dans les annonces publicitaires. Ici, en Nénucie, c’est la folie. Même dans les rues où d’ordinaire des marchands ambulants vendent des marrons chauds, il y a des acteurs déguisés en père Noël qui s’écrient : «Ho ! Ho ! Ho !»
           Il faut que je te raconte, puisque Noël s’en vient, une des coutumes qui se répète chaque année au palais royal de Massora.
           Tous les ans, un organisme de charité appelé «Noël des Pauvres Cœurs» sélectionne dans les écoles des quartiers les plus défavorisés de la ville vingt-deux élèves parmi ceux qui ont le plus besoin d’avoir un peu de bonheur durant cette époque de l’année.
           Jusqu’ici, tout va bien.
           Rendez-vous est pris. Les enfants arrivent au palais royal avec leurs professeurs et quelques parents accompagnateurs.
           C’est là que ça s’est gâté, cette année…
           Madame Étiquette, qui démontrait des signes de nervosité inquiétants, l’avait peut-être pressenti – avec l’âge, elle me dit devenir un peu devineresse.
           Tout se passait pour le mieux, pourtant ! Monsieur X était prêt avec ses gardes. Les couloirs du palais avaient été décorés avec des kilomètres de guirlandes et de lumières de Noël.
           Les enfants entrent dans le vestibule de marbre du palais, enlèvent leurs anoraks et leurs bottes – ils avaient apporté des chaussons ou des pantoufles, comme vous dites au Québec.
           Ils se tiennent tous par la main. Frédérik et moi sommes là pour les accueillir. Ils lancent des oh! et des ah! parce qu’ils sont impressionnés et contents de se trouver au palais royal, et que la princesse de Nénucie en personne (autrement dit, moi) leur serre la main.
           Soudain, un des garçonnets s’exclame :
            – C’est lui !
            Lui, qui ?
            – Il a un manteau rouge et une barbe ! reprend le petit garçon.
            Sitôt après, c’est la débandade.
            – Arrêtez ! Arrêtez ! s’écrient les professeurs, débordés et confus.
            La pagaille.
           Tous les enfants se mettent à courir derrière le garçon qui a «vu».
            – Mince alors, me dit mon frère. Qu’est-ce qu’il a vu ?
            Je hausse les épaules et me mets à courir aussi.
            – Rattrapons-les !
            C’est à ce moment, tu t’en doutes bien, que Madame Étiquette a piqué sa crise de nerfs !
            Dans le palais, c’est le branle-bas de combat. Monsieur X donne des ordres à tous ses hommes dans son émetteur-récepteur.
            – Nous sommes pris d’assaut ! gronde-t-il. Préparez-vous !
            Les photographes invités pour l’événement n’en reviennent pas eux non plus et ils prennent des tas de photos dans la cohue.
            Courant plus vite que mon petit frère, je rejoints le groupe d’enfants.
            Ils ont dévalé le couloir du Roi sur la gauche et débouchent dans la grande salle de bal. Je mets enfin la main sur le meneur : celui qui a «vu». Je lui demande :
            – Mais tu as vu quoi ?
            Il me regarde comme si je venais carrément de la lune.
            – Le père Noël, bien sûr !
            Ses yeux sont ronds et noirs. Ses cheveux longs tombent sur son front.
            – Par ici ! clame-t-il.
            Le voilà qui repart… Les autres le suivent dans les salles d’apparat situées derrière la salle de bal. Il jaillit dans un vestibule et grimpe l’escalier des Ducs. Pour lui, il semble évident que le père Noël est monté au premier étage.
            De nouveau, il longe le couloir du Roi… et passe devant mes appartements. Heureusement, il n’a pas la mauvaise idée d’entrer chez moi !
            La cavalcade d’enfants bouscule des domestiques et s’immisce par une porte ouverte sur la gauche dans les appartements d’honneur : l’endroit où logent les premiers ministres, les présidents et les rois étrangers quand ils visitent notre pays.
            Essoufflée, je m’accorde un répit. Frédérik me rejoint. Il est blanc comme un linge.
            – Tu crois vraiment qu’il a vu le père Noël ?
            – Bien sûr que non. Que tu es bête !
            Mais en suis-je tout à fait certaine ?
            Des gardes du corps accompagnés par des photographes passent devant moi comme une flèche. Arrivent ensuite les professeurs, tout décoiffés et hagards.
            – Princesse, me dit l’un d’eux, je suis désolé. Je ne comprends pas.
            La joyeuse troupe pénètre finalement dans le grand salon des appartements de ma mère, la princesse Sophie.
            Quand j’y arrive moi aussi, il règne un silence de glace. Frédérik me regarde.
            – Oh là là ! laisse-t-il tomber.
            Car le colonel est là, l’air sévère, avec ses soldats.
            – Entre, ma chérie ! me dit soudain une voix que je connais bien.
            – Grand-père ?
            Mon grand-père, le roi, est accoudé à la magnifique cheminée. Le salon a été décoré du plancher au plafond. Partout brillent des guirlandes, des lumières multicolores. Un immense sapin orné de décorations scintillantes resplendit devant l’âtre.
            J’entre.
            Ma grand-mère, la reine, ainsi que ma mère, et même Madame Étiquette, sont présentes. Et, fait exceptionnel (en tout cas, je ne m’y attendais vraiment pas, et toi ?), j’aperçois les vingt-deux enfants assis par terre en demi-cercle devant la cheminée. Silencieux comme s’ils avaient effectivement trouvé leur père Noël fantôme !
            Des domestiques servent des verres de lait et des parts de gâteau. Les professeurs et les parents, rouges d’avoir trop couru, s’assoient dans des fauteuils.
            Et les photographes nous mitraillent de leurs flashes.
            Tout à coup, un drôle de bruit retentit. Je dis un drôle de bruit, mais ce n’est pas un bruit «drôle».
            Frédérik me donne un coup de coude.
            – Hé ! Ça vient de la cheminée…
            Je l’entends bien.
            Les enfants retiennent leur souffle… et, boum ! le père Noël tombe les fesses dans la suie. Il se relève, gros et vêtu de rouge, l’air navré. Il rajuste ses petites lunettes. Tout le monde l’applaudit.
            – Ho ! Ho ! Ho ! se réjouit-il en tendant ses mains.
           Puis, s’excusant, il s’engouffre de nouveau dans la cheminée et tire de toutes ses forces.
           Autre boum !
           Cette fois, c’est sa hotte pleine de jouets qui lui tombe dessus.
           Les enfants sont réellement hypnotisés. Un grand fauteuil a été préparé pour l’auguste personnage qui s’y installe… comme un prince.
           Il déroule un parchemin et commence à appeler chaque enfant par son prénom.
           – Hamed, Raïssa, Albert…
           Et tous reçoivent un cadeau. LE cadeau qu’ils souhaitaient vraiment, en plus !
           Frédérik me regarde sans rien dire. Je lui souffle discrètement :
           – Mais non, je ne crois pas que ce soit le vrai père Noël, parce que le vrai père noël, on le sait, il…
           Car je suppose que c’est cette question qu’il voulait me poser.
           Après la distribution de cadeaux, les enfants sont repartis. Un autobus les attendait sur l’esplanade du palais.
           Et devinez qui s’approche de moi et me prend dans ses bras ?
           – Heu… Je vous connais ?
           Mes grands-parents sourient. Même ma mère, d’ordinaire aussi sévère qu’une madone, a l’air, mais oui, de se moquer de moi !
           Le père Noël retire sa barbe, et…
           – Papa ! s’exclame mon petit frère, ahuri.
           Et mon père, le prince Henri, qui étouffait littéralement sous son déguisement, ôte aussi son grand manteau et son faux ventre en mousse synthétique.
           Ma mère lui sert un grand verre de lait et le gronde comme un gamin :
           – Qu’est-ce qui t’a pris de vouloir accueillir les enfants dans le vestibule ? Ce n’est pas ce qui était prévu !
           Ma mère et ses règlements et ses méthodes !
           Voici donc ce que j’ai vécu il n’y a pas deux jours. Noël promet d’être merveilleux cette année au palais !
           J’espère de tout cœur que tu vas aussi passer de très belles fêtes. Je te souhaite plein de cadeaux, mais surtout du bonheur et de la joie en famille.
           Et je te dis  à l’année prochaine pour de nouveaux courriers et de nouvelles aventures !
          
Lia de Nénucie    

 


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