Chapitre 1
L’enfant lion


Planète Ectaïr, province de Ganaë.

            La grande lionne blanche guettait l’enfant. Cela faisait plusieurs minutes qu’elle avait repéré son odeur si caractéristique  de lait, de sucre et d’herbes fraîches. Le fauve, en embuscade dans le sous-bois, flaira le vent chaud et humide. Ses puissantes griffes labourèrent le sol; d’autres odeurs se mélangeaient à la première. Des odeurs de haine. Ses longs yeux rouges se plissèrent de dégoût. Non loin, dans une clairière obscurcie par les hautes frondaisons, l’enfant venait...
            «Je les déteste!» s’exclama Storine, les poings sur les tempes, en courant le long du sentier qui serpentait sous les grands arbres noirs.
            Son école, dont elle avait dû s’enfuir en passant par les toits, disparaissait sous l’aveuglante lumière écarlate de Myrta, le soleil rouge d’Ectaïr. À cette heure du jour, la chaleur était si pesante que la fillette sentait battre son cœur à grands coups. Etait-ce dû à l’effort, à la rage ou au chagrin?
             En entendant les cris de ses poursuivants, elle se mordit les lèvres, fit volte-face et, mains tendues en avant, leur cria d’une voix rendue rauque par la colère:
             - N’approchez pas!
             Une  dizaine d’élèves de sa classe, garçons et filles, s’arrêtèrent à dix pas, les joues moites de sueur. Un instant, ils considérèrent leur souffre-douleur: sa silhouette maigrichonne dans une robe beige salie,  ses cheveux orange toujours mal coiffés, ses étranges yeux verts qui pouvaient virer au noir selon son humeur. 
             Autour d’eux tourbillonnait le vent brûlant. Sans quitter ses bourreaux du regard, Storine souffla sur une longue mèche qui lui barrait le front. Une violente bourrasque secoua les hautes frondaisons. Quand ses compagnons de classe éclatèrent de rire, elle crut que leur méchanceté s’arrêterait là.
             La première pierre l’atteignit sous l’œil gauche. Saisie de surprise plus que de douleur, elle laissa le mince filet de sang lui couler jusqu’à la bouche. Les enfants, eux-mêmes étonnés par la violence de l’attaque, hésitèrent un instant.
             - Sale sorcière! lui jeta son agresseur qui cherchait déjà un autre caillou.
             - Sorcière! reprirent en chœur trois autres enfants, dont une fille que Storine croyait son amie.
             - Bouffeuse de viande froide! éructa un autre garçon.
             Mais Storine n’avait jamais vraiment eu d’amis dans cette école où tout le monde, élèves et enseignants compris, la considérait comme une fille sauvage et sans éducation.
             Dans le ciel écarlate, un amoncellement de nuages déchirés par les vents s’étiola en longues banderolles sanguinolantes. Un son métallique agita les feuilles argentées des bosquets alentours.
             - Attrapez-la avant qu’elle s’échappe! ordonna le garçon qui avait lancé la première pierre.

             La lionne glissait sans bruit parmi les hautes herbes. Le vent était son ami. Personne ne pourrait la sentir, sauf l’enfant. Elle espérait ne pas être grondée, car elle le savait, elle était en territoire interdit. Dans son esprit, elle percevait un battement de cœur affolé: celui, triste et en colère, de l’enfant. Ses pupilles incandescentes brillèrent d’un feu plus doux. Le bas de sa gueule se détendit, révêlant une rangée de crocs teintés de sang. On aurait dit qu’elle souriait.

             Voyant se refermer sur elle le cercle de ses poursuivants, Storine chercha du coin de l’œil un morceau de bois dont elle espérait ne pas avoir à se servir. En classe, toute la journée, elle avait été la cible de leurs moqueries. Il y avait eu un cours de dessin libre où elle avait griffonné une grande lionne blanche. Perfidement, son institutrice avait montré son dessin à toute la classe. «Pourquoi sont-ils si méchants avec moi? Pourquoi?» se demanda-t-elle tout en avisant, sur sa droite, une longue branche hérissée d’épines.
             - Attention, elle s’échappe!

             Maintenant toute proche de l’endroit où s’agitaient les enfants, la grande lionne se tapit pour mieux observer. Décidément, les cris et les odeurs de ces petits humains lui dressaient le poil sur l’échine. Comment serait-elle accueillie?
             Storine trébucha. Un des garçons la plaqua au sol, empoigna ses cheveux et lui maintint le visage contre terre. Dans un mouvement qui lui arracha un cri de douleur, elle tenta de saisir la branche. Un pied lui écrasa les doigts, deux paires de bras la retournèrent et la jetèrent sur le dos. Dans les mains des enfants, elle vit les seaux...
             - Ce sont les restes du déjeuner des chiens, expliqua le premier garçon.
             Le visage douloureux et les yeux injectés de sang, Storine ignorait pourquoi ceux de sa propre race la détestaient autant. Elle aurait bien voulu le leur demander, mais cela aurait été s’abaisser, s’humilier; ce qu’elle refusait de faire malgré ses onze ans.
             - De la viande crue de Gronovore mélangée à de la bouillie de rats, continua le garçon.
             - Mais avant, tiens, mange ça!
             Dans un mouchoir humide grouillaient une douzaine de vers jaunes et noirs. On le lui mit sous le nez. Comme elle se reculait, les enfants lui ouvrirent la bouche de force, puis, tout en lui maintenant solidement les bras dans le dos, lui écrasèrent le chiffon sur le visage.
             Dans sa tête, la lionne ne supportait plus les battements affolés du cœur de l’enfant. Elle jaillit des taillis et poussa un rugissement de fureur qui explosa comme un coup de tonnerre.

                                   
             Dans la haute ionosphère, un léger roulis berçait les passagers en transit pour la planète Ectaïr. La petite navette de transport quitta le dernier relais et se mit doucement en position d’approche.
             Assis dans les dernières rangées de l’appareil, le commandor Sériac Antigor, le nez baissé sur son écran à cristaux liquides, lisait attentivement un rapport secret. Son expérience lui avait appris à se méfier des foules, des endroits trop éclairés et de ces machines à visages humains que l’on appelait des androïdes. Aussi, quand la jeune femme synthétique s’approcha de lui, son premier réflexe fut de l’écarter brutalement. In extrémis, se rappelant que pour le bien de sa mission il devait demeurer discret, il esquissa un sourire forcé. Dépourvue d’émotions complexes, l’androïde s’excusa et lui prit poliment le plateau-repas des mains.
            Malgré leur fatigue, les trois cents passagers étaient tout excités à la perspective de se poser enfin sur cette petite planète touristique autour de laquelle flottait un gigantesque voile de brume artificiel.
             Insensible à la beauté de ce spectacle, le commandor était vêtu d’un costume civil noir impeccable, d’une longue cape taupe doublée de velours brun, de bottes et de gants de cuir assortis. Ses cheveux de jais, coupés en brosse, assombrissaient son visage basané. Âgé de trente-cinq ans, mince mais d’une solide constitution, il possédait une forte personnalité qui impressionnait souvent ses interlocuteurs. Par contre, ce magnétisme le gênait lorsqu’il tenait à passer inaperçu, comme en ce moment.
             Après avoir jeté un regard méfiant autour de lui, il revint à son écran. De la dimension d’un livre, l’instrument était muni de deux plaques, chacune de la taille d’une page. En homme intelligent, le commandor aimait «connaître la nature du terrain», comme il disait.
             Le système planétaire de Branaor était situé à la périphérie de l’empire d’Ésotéria et de ce que les indigènes appelaient le «grand néant»: un vaste périmètre intersidéral de plus de cinq mille années- lumière. Deuxième planète à partir de Myrta, son étoile rouge, Ectaïr était le fruit d’une longue et périlleuse expérience scientifique. Grâce à la protection de sa ceinture antiradiation, l’écosystème de la planète s’était, au cours des siècles, profondément modifié, transformant en éden ce monde à l’origine impropre à l’implantation de la vie.
             Ectaïr faisait l’objet de soins très particuliers. Les cités y étaient peu nombreuses et, contrairement à ce que l’on pouvait croire, la population humaine ne dépassait pas les trente millions d’individus. Le gouverneur d’Ectaïr, qui dépendait directement du pouvoir central d’Ésotéria, avait pour mission d’y maintenir intactes ses deux vocations premières: l’exportation d’oxygène pur et la conservation, à l’état quasi sauvage, d’une des dernières communautés de lions blancs de l’empire.
             Le commandor leva la tête et fixa l’atmosphère gazeuse, rouge, blanche et veinée de pourpre, toujours en mouvement, qui protégeait cette petite planète ridicule:
             «Ainsi donc, se dit-il, voici où se termine ma quête...»

            À l’instant où la navette s’engageait dans le corridor d’accès à destination du spacioport de Briana, la capitale d’Ectaïr, le commandor Sériac referma son lecteur. La prétention, grotesque d’après lui, de cette planète qui s’entêtait à protéger les lions blancs, doublée de sa pathétique fragilité écologique, le fit sourire. Sous ses sourcils broussailleux, ses yeux noirs brillaient d’excitation. Il éteignit son écran, prit un long et fin cigare ambré... puis il suspendit son geste, agacé. Pour d’évidentes raisons de sécurité, fumer était défendu.
             Autour de lui, les passagers s’agitaient. Surtout les enfants. La joie de voir les célèbres lions blancs se lisait sur leurs visages. Pour eux, Ectaïr n’était qu’une immense savanne pleuplée des plus nobles créatures de l’espace. Pour le commandor, cette planète représentait l’aboutissement de neuf années de recherches et de frustrations. Le rapport secret qu’on lui avait fourni ne laissait à ce sujet aucun doute possible.
             Dans quelques minutes, il franchirait les grilles du spacioport. Ses faux papiers étaient au-dessus de tout soupçon. À Briana, il prendrait discrètement place à bord d’un transporteur terrien public. De là, il suivrait la route du sud jusqu’à la province de Ganaë où se trouvait le plus grand des douze parcs abritant des lions blancs.
             Il songea à Corvéus, son second. «J’espère que tout sera prêt dès mon arrivée.» Il devait également payer l’auteure du rapport qu’il tenait entre ses mains. Que cherchait-elle? Que voulait-elle de lui? En savait-elle déjà trop? Son instinct lui conseillait la plus extrême prudence.   
             Lorsque la navette fut prise en guidage automatique par la tour de contrôle, Sériac sentit son estomac se nouer d’émotion. En sortant du spatioport, Il étouffa un juron. Au milieu des touristes bruyants, il était le seul à être entièrement vêtu de sombre. 
             «Peu importe, songea-t-il. Je touche enfin au but!»

                                               
             Plus tard, les enfants racontèrent la scène à leur parents qui allèrent se plaindre aux autorités. Comment une lionne avait-elle pu s’échapper du parc dont les hautes barrières de protection, réputées infranchissables, avaient coûté des sommes folles à la communauté? 
             Pour l’instant, après avoir eu la peur de leur vie, les gamins prirent leurs jambes à leur cou et s’enfuirent en abandonnant leur victime aux griffes du fauve. Mais ils le savaient, ce n’était pas un vrai abandon. Très vite, la curiosité l’emporta sur la frayeur et ils s’arrêtèrent de courir. Essouflés, leurs mines de conspirateurs plus dédaigneuse que jamais, ils attendirent...
             Storine crachait, toussait, pestait, les doigts enfoncés dans la gorge pour essayer de se faire vomir. Elle se sentait vraiment sale, et laide, et malheureuse. La grande lionne blanche fit un pas, deux pas... Enfin, en deux bonds, la gueule grande ouverte, elle fondit sur l’enfant.
             Prise au dépourvue, Storine roula dans l’herbe avec le fauve, puis elle prit une profonde goulée d’air avant d’éclater de rire:
             - Croa! Croa! arrête, tu vas m’étouffer!
             L’énorme lionne ne cessait de lécher le visage de celle qu’elle considérait à la fois comme sa mère, sa sœur et sa fille. Elle voulait tant se faire pardonner d’avoir franchi la frontière sans permission qu’elle émit de légers couinements tout en voulant, comme elle le faisait lorsqu’elle était lionçonne, frotter son museau froid contre le cou de l’enfant.
             La fillette la repoussa fermement:
             - Assez, Croa!
             C’est alors que Storine se rappela où elle était et ce qui venait de se passer.  Elle se remit péniblement sur pied, donna une tape sur la croupe de la lionne et, s’accrochant à son encolure, se hissa sur son échine. Aussitôt, elle enfouit ses doigts dans les muscles noueux. Croa entendit la pensée de sa jeune maîtresse, fit volte-face, se dressa de toute la hauteur de son mètre quatre-vingts au garrot, puis poussa un second rugissement, encore plus terrible que le premier. Les enfants détalèrent sans demander leur reste.
             Le cou tendu au-dessus de l’énorme tête blanche, Storine les regarda se bousculer les uns les autres, tomber, se relever en hurlant de peur et disparaître dans la lumière aveuglante de Myrta.        
            - La prochaine fois, Croa, tu les...
            Mais elle se tut. Ses yeux, très verts l’instant d’avant, s’assombrirent peu à peu. Pourtant, elle voulait rire, surtout pour ne pas pleurer. Finalement, elle donna un coup de talon dans les reins du fauve qui partit au galop dans les hautes herbes rousses
.


 
   
 
 

            Storine connaissait bien les sentiers noirs et froids reliant entre elles les nombreuses chambres souterraines. L’un  d’entre eux conduisait au petit goulot humide qui réunissait, à plus de cent mètres sous les immenses miradors électroniques de sécurité, le territoire des fauves et celui des hommes.
             À l’intérieur du parc, l’ombre épaisse des frondaisons rendait la chaleur plus supportable. Tous les sens en éveil, la fillette inspira profondément, ferma les yeux et sentit le vent. Quelques effluves, seulement lui parvinrent. D’infimes informations qu’au fil des années elle avait appris à déchiffrer. Sa robe de toile beige, nouée hâtivement par une ceinture de cuir, grattait sa peau blanche extrêmement sensible. Elle s’en moqua autant que de ses multiples écorchures aux bras et aux jambes.
             Fixé à son avant-bras, son communicateur personnel, pourtant branché, restait silencieux. Au moins ses grands-parents ne s’inquiétaient pas. Storine se sentait plutôt mal de leur avoir menti. Mais lorsqu’elle s’aventurait seule dans le parc, elle détestait être dérangée.
             Elle suivit le cours sinueux d’une rivière dont les eaux grondantes se pressaient vers les rapides. Toujours attentive au moindre bruit, à la moindre odeur, la fillette se faufilait habilement entre les épineux géants. L’heure était à la sieste. Les animaux ne partiraient en chasse qu’à la nuit tombée.
             De cela aussi, Storine se moquait. Si elle restait prudente, ce n’était pas qu’elle craignait pour sa vie, mais uniquement par respect pour les bêtes. Elle avait appris depuis longtemps que les lions blancs ne pouvaient lui faire aucun mal.  C’était chez elle une certitude absolue.
             La rivière se jetait dans le vide en une cascade vertigineuse mêlée de roches saillantes et d’embruns. Storine descendit prudemment la falaise jusqu’à une succession de petits étangs encerclés de joncs, de plantes aquatiques et d’arbres biscornus chargés de fruits mauves à la pulpe acide mais très rafraîchissants. Elle en cueillit plusieurs, chacun de la grosseur d’un œuf, et croqua dedans avec appétit.
             Parvenue à la berge de son étang favori, elle se déshabilla entièrement. Son corps maigre, ses épaules saillantes et son épaisse chevelure orange contrastaient avec le vert tendre de la végétation. Elle laissa un instant les embruns de la cascade caresser son corps, puis soupira de bonheur. Enfin, abandonnant sa robe dans l’herbe, elle plongea et se mit à nager à perdre haleine.
             Il ne se passa pas quelques minutes avant que ne surgisse à ses côtés une espèce d’énorme chat blanc aux oreilles pendantes. Storine ne fut pas surprise. Au contraire! S’il n’était pas venu, elle se serait sentie trahie. Mais jamais le lionceau n’avait manqué un seul de leur rendez-vous. Elle s’accrocha à son cou et se laissa flotter un instant pour reprendre son souffle.
             - Griffo! mon petit Griffo, ma merveilleuse peluche blanche! Tu sais que je t’aime, toi? s’exclama-t-elle.


 
   
 
 

            L’Amiral se servit un grand verre d’une boisson noire aux reflets bleutés. Une fraîche odeur de menthe et de réglisse se répandit dans le salon. Le liquide coulant dans le verre faisait écho au faible bourdonnement des moteurs. Marsor se rencogna dans le divan et porta la boisson à ses lèvres.
             - Ainsi donc, petite Storine, tu nous viens de la planète Ectaïr et tu as onze ans et demi.
             Storine sentait son cœur battre dans tout son corps. Pourtant, elle n’avait pas peur. Il lui fit signe de s’asseoir à ses côtés mais la filette préféra s’accroupir sur le tapis en serrant le cou de Griffo.
             - Le commandor Sériac t’a enlevée, poursuivit l’Amiral.  Pourquoi à ton avis?
             Storine secoua la tête. Elle ne savait pas. À vrai dire elle  s’était déjà posé la question... bien que les événements, depuis son arrivée à bord du Grand Centaure, ne lui eussent pas laissé beaucoup de temps pour réfléchir.
             - D’après les rapports des autorités de Ganaë, il y a une deuxième personne qui voulait t’enlever.  Le savais-tu?
             Nouveau signe de tête.
             -  Tu le connais, c’est ton ami Santorin.
             À ce nom, les yeux de Storine s’écarquillèrent d’étonnement. Elle ne savait pas que Santorin, lui aussi, voulait l’enlever.
             - Et ce Santorin ne s’appelle même pas Santorin. En fait, personne ne sait qui il est. Ton histoire, petite, m’a l’air bien compliquée.
             Il but son vin à petites gorgées.
             - Est-ce que... est-ce que c’est vrai? balbutia Storine.
             - Ça m’en a tout l’air, répondit l’Amiral en faisant tourner son verre dans le creux de ses grandes mains.
             - Non. Je veux dire, est-ce que c’est vrai que vous êtes... mon père?


 
   
 
 

             La masse imposante du Grand Centaure jaillit du périmètre protégé qui l’avait soustrait aux radars de la caravane et répandit la panique à bord de la longue file de vaisseaux. L’espace, libre sur des centaines de sillons quelques instants plus tôt, fourmillait à présent de chasseurs pirates. Quelques explosions avaient déjà secoué l’avant-garde de la caravane. 
             L’attaque avait commencé lorsque le navire de proue, un croiseur armé par la guilde des marchands d’Epsilodon, avait recueilli un petit chasseur impérial à la dérive. Comme l’avait prévu Marsor, le commandant ne s’était pas méfié. Les mines, trop petites pour être détectées, s’étaient arrimées en douceur à la coque des navires suivants.
             Règlée de manière à ne pas détruire les appareils, chaque mine devait seulement provoquer assez d’avaries pour les immobiliser. La deuxième phase de l’attaque prévoyait une vague de chasseurs-frelons arborant les couleurs des unités des Tricornes et des Tigroïdes. La caravane, constituée d’une cinquantaine de bâtiments-cargos, n’était défendue que par une douzaine de croiseurs, appuyés par une petite flotte de chasseurs.
             Debout sur la passerelle du Grand Centaure, l’Amiral coordonnait les différentes phases de l’opération. En contact simultané avec chacun de ses lieutenants, il avait les traits tendus,  le regard fiévreux.
             Comme à chaque attaque, il vivait dans une sorte de transe. Son souffle était court, l’adrénaline lui fouettait le sang. Il donna une série d’ordres brefs. Des entrailles du Grand Centaure, une formidable pression fit frémir le blindage de l’appareil. Les générateurs d’énergie, dont il avait lui-même supervisé l’installation au cœur du réacteur principal, allaient donner une puissance phénoménale au vaisseau.
             Les croiseurs en tête de la caravane virent les quatre immenses cornes du Grand Centaure bleuir puis rougir. Enfin, après un flottement de quelques secondes, une monstrueuse langue d’énergie siffla et désintégra les croiseurs dans une éclatante gerbe de lumière.
             Cette déflagration donna le signal de la troisième phase de l’attaque. Complètement désorganisés, les bâtiments-cargos rompirent l’alignement et se mirent à dériver dans l’espace au milieu d’explosions et de tirs au laser. Désormais sans défense, ces cargos se retrouvèrent bientôt encerclés par les chasseurs-frelons, pour être ensuite abordés par les vaisseaux aux couleurs de la flotte.