Chapitre 1
Les monstres


Planète Phobia, hémisphère Nord.

             La nacelle d’éjection plongea dans la haute atmosphère, rebondit sur des nappes de nuages enflammés, puis s’écrasa contre une énorme cheminée de lave durcie par les siècles. Le choc obligea l’homme, le lion blanc et l’adolescente à cesser de se battre un instant, mais il n’eut aucun effet sur la fillette évanouie, enfermée contre son gré dans la soute à bagages.
 En reprenant conscience, Storine grimaça de douleur. «On dirait qu’un troupeau de gronovores m’est passé sur le corps», songea-t-elle. Combien de temps s’était-il écoulé depuis qu’ils avaient fui le vaisseau de Marsor le pirate ? Soudain, un cri affreux l’éveilla en sursaut. Voyant que son jeune lion blanc n’était plus à ses côtés, Storine trouva la force de débloquer le panneau d’acier qui la retenait prisonnière.
             «Griffo !»
             La première chose qu’elle aperçut à travers la coupole vitrée de la nacelle, ce furent les papillons géants ; leurs longs corps luisants, leurs ailes multicolores, leur danse mystérieuse au rythme d’une musique qu’ils étaient les seuls à entendre. Habituée à l‘obscurité, Storine cligna des yeux. Les insectes envahissaient une partie de son champ de vision. Parfois, dans leurs vrilles folles, ils heurtaient la carlingue de l’appareil. Quand un papillon, plus hardi que les autres, s’écrasa tout près de son visage, elle comprit enfin la situation.
             «Par les cornes du Grand Centaure !» s’exclama-t-elle.
              À travers la coupole de la nacelle se déployait un paysage apocalyptique de plaines arides ponctuées de cheminées et de cratères, avec, dans un ciel aveuglant, d’immenses langues de feu qui se répandaient sur des kilomètres à la ronde.
             L’agrégat de vase séchée, percuté par la nacelle en s’écrasant, donnait l’impression de pouvoir s’effondrer à tout moment. De plus en plus menaçants, les papillons faisaient frémir leurs ailes. Storine crut que c’était ce bruit-là qu’elle avait entendu à son réveil.
 Qu’étaient devenus Eldride, Griffo et Pharos, ses compagnons d’infortune? Une sueur glacée colla ses mèches orange sur son front. Pour la deuxième fois, le cri atroce s’éleva...
            «Pharos a dû me droguer.» Elle revit défiler dans sa tête les grands événements qui avaient marqué sa vie depuis qu’elle avait quitté Ectaïr, la planète des lions blancs : son arrivée à bord du Grand Centaure, le vaisseau de Marsor le pirate, en compagnie de Griffo ;  le coral des femmes où elle avait été traitée comme une esclave ;  Eldride, le souffre-douleur qui était devenu son amie ; le pacte des Braves au cours duquel Marsor avait fait d’elle sa fille adoptive ;  sa vie heureuse à bord du navire pirate ; et puis, l’attaque surprise de l’armée impériale. Storine ne voulait pas abandonner son père. Mais Urba, le majordome, l’avait suppliée de se mettre à l’abri. Son père, disait-il, en avait décidé ainsi. S’enfuir, abandonner la flotte pour  se retrouver sur Paradius, leur repaire secret : tel était le plan. C’est ensuite que Pharos, le maître pirate déshonoré, avait surgi. La fillette se rappela avoir reçu un coup sur la tête. Et Griffo... atteint d’une décharge électrique à bout portant !
             «Il faut que je sorte d’ici.»
             La première bouffée d’air extérieur lui arracha une quinte de toux. Il lui semblait que du feu entrait dans ses poumons. Elle tomba à genoux contre la nacelle. «On dit que l’air est empoisonné, sur Phobia», se rappela-t-elle en se couvrant la bouche de sa main. Un vent poisseux lui collait son pull et sa cape sur le corps. Essoufflée avant d’avoir fait le moindre mouvement (sans doute à cause de la pression atmosphérique), elle ne prêta pas attention aux papillons, deux fois plus longs qu’un bras d’homme, dont les vrilles majestueuses se rapprochaient.
             - Tu es folle d’être sortie, Sto ! lui cria une voix qu’elle mit quelques secondes à reconnaître.
             - Eldride ?
             Tel un oiseau dégingandé, l’adolescente venait de surgir à ses côtés. Elle avait quinze ans, soit trois ans de plus que Storine. Revoir son amie était si réconfortant que la fillette la contempla, comme pour s’assurer qu’elle était bien réelle: ses longs cheveux blonds sales, ses yeux aux pupilles incandescentes, son visage à la peau si rose, si tendre, alors que sa mâchoire féline s’ouvrait sur deux rangées de petites dents coupantes comme des rasoirs, de sorte qu’elle donnait l’impression d’être toujours en colère contre quelque chose ou quelqu’un.
             - Tes vêtements... Tu es blessée ?
             - Pas le temps, répliqua Eldride.
             Elle la poussa vers le sas ouvert de la nacelle.
             - Tu sais piloter ! Alors, sors-nous de ce pétrin !
             - Où sont Griffo et Pharos ?
             - En enfer.
             - Je ne partirai pas sans Griffo !
             Elles s’affrontèrent du regard. Les yeux de Storine, si verts d’habitude, s’assombrirent jusqu’à devenir noirs.
             - Pas sans Griffo, répéta avec obstination la fillette aux cheveux orange.
             Un papillon aux ailes d’argent et de rubis, la frôlant dans sa vrille, laissa dans son sillage un bruit métallique assourdissant. Storine, qui s’était d’instinct recouvert la tête de ses bras, hurla de douleur. Inexplicablement, le tissu de sa manche grésillait comme s’il venait d’être aspergé d’acide.
             - Du venin, expliqua Eldride en montrant à son amie plusieurs endroits où elle-même avait été brûlée.
             Pour la troisième fois, le cri retentit, suivit d’un grondement de fauve.
             - Pharos, expliqua Eldride.
             - Griffo ! ajouta Storine, les yeux brillants de joie.
             Elle s’élança vers son jeune lion. À dix pas, attaqué par un essaim de papillons venimeux, Griffo tentait de se soustraire à leur vol meurtrier.
             - Reviens! s’époumona Eldride en se glissant à l’abri, sous la coque de la nacelle.
             Le sol visqueux  rendait la course de Storine difficile. Prise en chasse par les monstres volants, la fillette sentit leur venin couler sur ses cheveux, sa nuque, ses bras. Soudain, elle trébucha. Aussitôt, une douzaine de papillons se mit à tournoyer au-dessus de sa tête, lui cachant les colonnes de feu qui dansaient dans le ciel. Dans sa chute, son poignet heurta un objet long et froid. Surprise de trouver un sabre sous sa main, elle se mit d’instinct en position de combat. «Oublie ta douleur. Concentre-toi. Ne pense qu’au noble sabre.» C’était l’expression favorite de son père adoptif. Oui, tout oublier, même Griffo. Storine se revit à bord du Grand Centaure où Marsor lui avait enseigné le maniement du sabre. L’habitude de l’entraînement eut raison de sa peur.
             Même s’il était un peu lourd pour elle, le sabre en duralium  découpa l’air en sections égales. «L’harmonie, lui répétait son père. Tu dois être en harmonie avec ton sabre. Laisse ton esprit envahir la lame.» Les papillons commencèrent à s’écraser au sol. Insensible au venin qui lui brûlait les avant-bras, Storine se tailla  un chemin jusqu’à Griffo. Écrasant la masse des papillons, déchirant leurs ailes de ses griffes, le jeune lion blanc rejoignit sa maîtresse, aussi joyeux que s’ils étaient encore dans les brousses d’Ectaïr.
             Un éclair plus puissant que les autres zébra le ciel. Le sol trembla. Prise de terreur, la nuée de papillons se replia dans les terriers de lave durcie. Les bras douloureux d’avoir tant frappé, Storine ne put s’empêcher d’admirer la beauté irréelle de leur envol. Quand le sol cessa de gronder, il ne restait autour d’elle que des dizaines de cadavres de papillons. Privés de leurs ailes majestueuses, ceux-ci ressemblaient à de vulgaires serpents dont les gueules étaient cerclées de crocs. Par curiosité, la fillette regarda le point d’envol de la nuée... et se retint de vomir!
             De Pharos, il ne subsistait que des vêtements carbonisés, quelques lambeaux de chair et une odeur putride qui s’échappait de ce qui restait de son corps en petits tourbillons de vapeurs. Storine détourna les yeux. Mais il ne fallait pas. Cet homme les avait enlevées. C’était à cause de lui si elles se retrouvaient sur une planète aussi  inhospitalière.
             - Bienvenue sur Phobia, plaisanta Eldride en s’approchant de son amie, un flacon de cicatrisant à la main.
             Au lieu de désinfecter ses plaies, elle lui lança le produit, puis elle alla retourner le cadavre du vieux pirate. Plongeant les mains dans un des sacs de toiles que l’homme avait attachés à sa ceinture, elle s’exclama en montrant à Storine deux poignées de lamelles d’argon pur.
             - Je suis riche !
             La fillette s’était agenouillée auprès de Griffo et pulvérisait le produit désinfectant sur son pelage blanc, aux endroits atteints par le venin.
             - Doucement, mon bébé, doucement...
             - Reste maintenant à faire décoller la nacelle et à nous tirer d’ici avant que ces sales bestioles ne reviennent. Écoute...
             Des entrailles de la terre leur parvenaient ce bruit aigu et métallique, si caractéristique des papillons venimeux.
             - Que s’est-il passé ? demanda Storine en arrachant un à un les lambeaux noircis de sa cape.
             - Je t’expliquerai quand j’aurai mis ma fortune en sûreté. Allez, dépêche !
             Griffo se mit à gronder. Storine sentit sous ses doigts les muscles tendus de son échine. Elle reprit  le sabre de Pharos. Une douzaine d’hommes, vêtus de grossières combinaisons atmosphériques, apparurent en bordure du cratère. Sous le ciel enflammé, leurs silhouettes ressemblaient à des clowns inquiétants. Mais à leurs poings brillaient des armes effilées comme Storine n’en avait encore jamais vu.
             - Cours ! entendit-elle.
             Fauchée par un rayon aux reflets mauves, Eldride tomba face contre terre. Griffo poussa son rugissement de combat. Storine sentit qu’il concentrait sur ces inconnus la force télépathique de son glortex. Ces hommes allaient regretter de chercher des poux dans la tête d’un lion blanc ! Pourtant, au lieu de s’enfuir ou de se tirer les uns sur les autres, les soldats visèrent Griffo : un, deux, trois, une pluie de faisceaux mauves. Forcé de battre en retraite, le jeune fauve disparut entre les hautes cheminées de lave, en couinant de dépit.
             Stupéfaite de constater l’impuissance du glortex de son lion, Storine resta un moment paralysée. Un des hommes s’approcha d’elle, dégaina un long poignard, puis, s’emparant du cadavre d’un papillon, il lui ouvrit le ventre d’un geste précis. Il en arracha un œuf gluant de la taille d’une orange, qu’il plaça dans un contenant métallique. Ses camarades firent de même, silencieusement, sous les langues de feu qui illuminaient le ciel...

                                                                     

            Au même moment, à quelques centaines de kilomètres de là, une petite navette de tourisme s’éjecta d’un amas de nuages ensanglantés. Prise de tremblements, elle plongea dans un des cent mille marécages de l’âme que comptait la planète Phobia. L’impact de l’engin sur les vagues ocres et brunes produisit un gargouillis semblable à celui d’un gigantesque estomac. Sous l’effet du choc, la carlingue grinça furieusement.  Le frêle oiseau de métal surnagea, comme hésitant, puis commença à s’enfoncer.  Au moment précis où sa poupe allait disparaître, une écoutille s’ouvrit à bâbord et une tête blonde apparut. Le garçon qui en jaillit avait une quinzaine d’années, le bas de son visage était recouvert d’un masque respiratoire. Les yeux brillants, il contempla le ciel et ses lourds nuages chargés d’éclairs.
             - Priax ! À partir de cet instant, je vous ordonne de vous adresser à moi par mon prénom seulement.
             - Plaquez-vous contre la paroi ! lui répondit une voix bourrue.
             L’instant d’après, un scout’air surchargé de matériel jaillit de l’écoutille. L’homme qui se trouvait aux commandes tendit le bras et happa le garçon, juste avant que la navette ne soit avalée par le marécage.
             - Pour un premier contact, c’est un premier contact ! s’exclama le jeune blond en s’asseyant en croupe derrière le pilote.
             - Si j’étais vous, maître Solarion, je ne me réjouirais pas trop vite.
             À perte de vue s’étendait une mer de boue dont l’horizon se perdait dans une brume diaphane. L’air vibrait dangereusement, comme s’ils se trouvaient au sommet d’un volcan sur le point d’exploser.
             - Priax, je suis fier de vous ! le congratula le jeune Solarion.
             - Il n’y a vraiment pas de quoi. Nous avons perdu notre navette, nous sommes égarés à la surface d’une planète hostile, nous...
             - Allons, allons, nous avons assez de provisions pour tenir des semaines !
             - Peut-être, mais...
             Le visage de l’homme blanchit d’effroi.
             - Que se passe-t-il ?
             - Le marécage !
             Il n’eut pas besoin d’en dire davantage. L’appareil n’avançait pas d’un millimètre et perdait même de l’altitude. Mues par d’invisibles impulsions, les vagues se tendaient vers eux comme des tentacules.
             - Nous sommes perdus ! s’exclama Priax.
             Solarion dégaina un couteau et trancha les cordages qui retenaient un ensemble de coffres. Ceux-ci plongèrent dans les vagues.
             - Mettez toute la gomme ! ordonna-t-il.
             Quand ils se furent assez éloignés pour ne plus subir l’attraction du marécage, le garçon se rassit, un sourire irrésistible sur le visage.
             - Vous êtes un inconscient, grommela le pilote. Nous voilà privés d’une partie de notre matériel et livrés à nous-mêmes.
             - Qu’avez-vous fait de votre sens de l’humour, mon cher Priax !
             Comme libéré d’un poids mystérieux, Solarion poussa un cri de victoire.
             - Pour la première fois de ma vie, je me sens libre! Libre ! C’est décidément la plus belle sensation qu’un homme puisse ressentir.
             Le pilote se renfrogna davantage et marmonna :
             - C’est peut-être la plus belle, mais, à ce rythme-là, ça risque fort d’être la dernière.
             Salué par des grondements de tonnerre, l’appareil disparut dans les insondables volutes de brumes.


 
   
 
 

 
            Elles s’affrontèrent du regard. Les yeux de Storine, si verts d’habitude, s’assombrirent jusqu’à devenir noirs.
             - Pas sans Griffo, répéta avec obstination la fillette aux cheveux orange.
             Un papillon aux ailes d’argent et de rubis, la frôlant dans sa vrille, laissa dans son sillage un bruit métallique assourdissant. Storine, qui s’était d’instinct recouvert la tête de ses bras, hurla de douleur. Inexplicablement, le tissu de sa manche grésillait comme s’il venait d’être aspergé d’acide.
             - Du venin, expliqua Eldride en montrant à son amie plusieurs endroits où elle-même avait été brûlée.
             Pour la troisième fois, le cri retentit, suivit d’un grondement de fauve.
             - Pharos, expliqua Eldride.
             - Griffo ! ajouta Storine, les yeux brillants de joie.
             Elle s’élança vers son jeune lion. À dix pas, attaqué par un essaim de papillons venimeux, Griffo tentait de se soustraire à leur vol meurtrier.
             - Reviens! s’époumona Eldride en se glissant à l’abri, sous la coque de la nacelle.
             Le sol visqueux  rendait la course de Storine difficile. Prise en chasse par les monstres volants, la fillette sentit leur venin couler sur ses cheveux, sa nuque, ses bras. Soudain, elle trébucha. Aussitôt, une douzaine de papillons se mit à tournoyer au-dessus de sa tête, lui cachant les colonnes de feu qui dansaient dans le ciel. Dans sa chute, son poignet heurta un objet long et froid. Surprise de trouver un sabre sous sa main, elle se mit d’instinct en position de combat.



 
   
 
 


             - Tu crois me faire peur, esclave ! siffla-t-il en dégainant à son tour une épée électrique rétractable. Voyons si tu mérites le tatouage des Braves que tu portes au poignet!
             Surprise qu’il connaisse l’origine de la marque des guerriers de Marsor, Storine eut toutes les peines du monde à repousser les premiers assauts du garçon.
             - Tu te bats bien, ricana celui-ci en essuyant d’un revers de manche la sueur qui baignait son visage. Tu te demandes comment je connais Marsor le pirate ?
             Storine était si en colère qu’elle l’entendait à peine. Dire qu’Eldride aimait cet individu ! Elle était si concentrée qu’elle ne s’était pas aperçue que les tremblements de terre avaient cessé. Elle ne vit pas non plus le troisième garde se glisser derrière elle. Le ferraillement magnétique des lames emplissait la forêt. Les bras douloureux, Storine haletait. Son cœur battait à tout rompre. Moins à cause de l’effort que de la densité atmosphérique de Phobia qui les écrasaient. Soudain, une estafilade rouge se dessina sur la manche droite d’Éridess.
             - Ça, c’est pour Eldride ! laissa-t-elle tomber, les yeux étincelants de rage.
             En trois bottes, elle adossa le garçon au mur de roches. Puis elle le désarma d’un coup sec.
             Quelques instants plus tôt, Sériac avait surgi des fourrés. Il ne pouvait quitter des yeux ce magnifique duel. Comme il était le seul à pouvoir allumer son sabre (qui était une arme très particulière), Corvéus avait dû terrasser la créature qui le retenait prisonnier de ses mains nues. Aussitôt délivré, le commandor était parti à la poursuite de la fillette. Et que découvrait-il ? Une guerrière ! En fin connaisseur, Sériac admira son habileté derrière laquelle il reconnut les techniques de combat des pirates de Marsor, avec lesquels il avait eu fort à faire... une dizaine d’années plus tôt. Émerveillé, il contemplait Storine qui, malgré la lourdeur du sabre volé à Corvéus, donnait une leçon magistrale à ce jeune blanc-bec. Il en ressentit une fierté quasi paternelle.  «Elle n’a pas perdu son temps à bord du Grand Centaure !» Soudain, ses yeux s’agrandirent d’horreur.
             - Attention ! cria-t-il.
             Mais le troisième garde n’eut pas le temps de frapper la fillette. Sugissant du mur de roches, Griffo déchiqueta la poitrine de l’homme. Profitant de cet instant de répit, Éridess plongea au sol, roula sur lui-même, récupéra son épée électrique et se remit en position de combat. Irréelle, comme suspendue dans le temps, cette scène devait s’imprimer pour toujours dans l’esprit du commandor.



 
   
 
 

  
             Ils s’éveillèrent sur cette même grève de cailloux multicolores qu’ils avaient découverte plus tôt, contemplant le lac tranquille, immuable, baigné de ce silence cristallin qui semblait se moquer d’eux. Le nez au ras du sol, Griffo cherchait une explication en poussant des couinements à fendre l’âme. Storine n’eut pas besoin de traduire : le jeune fauve semblait aussi désorienté qu’eux.
             - C’est de la magie, murmura Storine en claquant des dents.
             Elle scruta les eaux du lac à la recherche des sept îles métalliques en forme de tumulus, mais n’en trouva aucune. Solarion faisait les cent pas, les yeux perdus dans les cailloux, à la recherche d’une hypothèse intelligente et logique pour satisfaire son esprit de déduction.
             - Nous avons survolé le lac, nous avons vu les îles, les temples, les sages. Nous avons entendu leurs chants, nous sommes tombés dans le vide… Et puis, nous nous retrouvons, une fois encore, sur les berges du lac. 
             Il leva la tête et chercha machinalement, loin au-dessus d’eux, un rivage ou un autre lac superposé au leur, sans rien voir d’autre que l’écrasante étoile Attriana et son voile écarlate, traversé par des rubans de nuages verdâtres.
             - Nous n’avons pas rêvé, dit-il à haute voix. Les sages d’Éphronia nous ont attirés jusqu’à eux, volontairement, en utilisant la tornade. Cette tornade a creusé un trou dans l’espace-temps et nous a déposés à des milliers de kilomètres de notre première position. Ces sages existent bel et bien, mais ils vivent dans un monde parallèle au nôtre. Je crois que nous sommes entrés dans ce monde parallèle quand nous avons traversé le rideau de brume, juste après avoir échappé aux moustiques de feu. Le Livre de Vina nous dit que des êtres spirituels, dans tout l’espace, veillent sur les mondes. Un de mes oncles, qui est aussi mon tuteur, pense qu’ils forment une sorte de confrérie secrète, à l’échelle de l’univers. Les sages que nous avons vus doivent prier pour la survie de cette planète, de plus en plus menacée de destruction par les radiations trop puissantes dégagées par l’étoile Attriana. Et puis…