Chapitre 1
La folie


Haute atmosphère, planète Phobia.

             Ils étaient tous là, à l’observer derrière la vitre blindée, comme si elle était devenue folle. Les pupilles de Storine, si vertes l’instant précédent, s’injectèrent d’encre noire. Ils ne comprenaient rien. Ils ne savaient rien. Griffo, son jeune lion blanc, tournait en rond dans cette grande cellule où on les avaient enfermés. Depuis combien de temps ? Ce n’était pas important. Ils n’entendaient pas les cris de douleur. Ils ne voyaient pas les visages terrifiés. Ils ne sentaient pas leurs membres se déchirer à chaque seconde.
 Storine, oui.
             L’Érauliane, vaisseau spatial de commerce battant pavillon impérial, quittait la périphérie de la planète Phobia. Dans la haute atmosphère, on devinait la présence de nombreux bâtiments de guerre, des échanges de feu ainsi qu’une immense volute aux reflets jaune safran, unique témoin de l’explosion nucléaire qui venait de détruire Phobianapolis. Ce champignon de gaz toxiques prendrait des semaines à se dissoudre complètement. L’Érauliane, cependant, ne disposait que d’une heure pour se mettre hors de portée des patrouilles impériales qui faisaient le blocus de la planète.
             À bord, « les rescapés de ce que la presse interstellaire allait qualifier d’éclatante victoire sur les esclavagistes », regardaient avec soulagement l’énorme planète s’éloigner dans le cosmos. Les anciens esclaves de Caltéis le marchand, une douzaine d’hommes et de femmes, avaient du mal à croire en la fin de leur martyre. Certains serraient les poings. D’autres, le visage collé aux hublots, contemplaient les voiles solaires du navire. D’autres encore, parmi lesquels Lâane, ne songeaient qu’à celle qui les avait tous sauvés.
             - On ne peut pas la laisser ainsi, murmura-t-elle en constatant que Storine, rongée par la douleur, était retombée en transe.
             - Prendrais-tu le risque d’entrer, toi, avec ce lion blanc affamé qui rôde autour d’elle ? 
             - Griffo ne lui fera aucun mal. C’est son ami.
             - Peut-être, mais ce n’est pas le mien.
             L’homme à la peau marbrée cracha par terre, puis il rejoignit les autres devant les hublots.
             - On ne peut pas en vouloir à quelqu’un qui a tant souffert, n’est-ce pas ?
             Florus le Bleu avait raison. Âgé d’une quinzaine d’années, il devait son surnom à la couleur de sa peau et à celle de ses épais cheveux. L’air sérieux, avec de grands yeux tristes et une voix douce, il était, comme la jeune fille, natif de la planète Aurollane. Il sortit de son ample tunique jaune luminescente une flûte en os, et se mit à jouer une musique aussi mélancolique que l’expression de son visage. Lâane aussi était une belle adolescente. Elle avait un teint légèrement bleuté, des traits de poupée, une longue chevelure azurée et des signes cunéiformes tatoués sur le front.
             En repensant à leur longue captivité, elle ne put s’empêcher d’approuver  Florus. Comment jeter la pierre à Horgo le Strolh ? S’appelait-il vraiment ainsi, ce géant à la voix rauque et aux yeux de feu, et de quel monde venait-il ?
             « Étrange, songea-t-elle, que nous soyons tous là, soudain libres de nouveau, sans même nous connaître les uns les autres. »
             - Est-ce vraiment Storine qui nous a sauvés ? demanda Le Bleu en s’humectant les lèvres.
             - J’en suis certaine. Jamais le vieux Caltéis n’aurait fait ça de lui-même.

                                                           

             «De sales esclaves !» pesta Éridess, le fils de Caltéis le marchand, en considérant les « compagnons », comme ils s’appelaient maintenant entre eux, bêtement agglutinés devant les hublots. « Esclaves et crétins ! »
             Adossé à l’ombre d’un pilier, l’adolescent restait songeur.
             « Je devrais être heureux de quitter enfin Phobia. Et pourtant…»
             - Éridess !
             Sursautant comme un voleur, le garçon se retourna. Avec son teint verdâtre et ses cheveux noir graisseux, il faisait un peu peur ou, selon les interlocuteurs, un peu pitié.
             - Qu’est-ce que vous me voulez ?
             - Fais quelque chose pour Storine.
             Il haussa les épaules.
             - Elle a besoin de nous ! insista Lâane. C’est à notre tour de l’aider.
             Éridess aurait aimé la gifler. Lâane, si belle, si douce, si bonne ! Tant de mièvrerie le mettait hors de lui.
             - Vous n’êtes que des esclaves ! laissa-t-il tomber, et je…
             Il n’eut pas le temps d’ajouter quoi que ce soit. Horgo surgit devant lui sans le moindre bruit et referma sa poigne de fer sur sa gorge.
             - Toi, fils de notre geôlier ! Ton père nous a volé des années de notre vie. Aide celle qui nous a libérés ou je t’écrase comme l’insecte répugnant que tu es!
             La voix de l’homme marbré, en résonnant dans la salle, avait attiré l’attention des autres. Éridess mesura le poids de leur mépris. Supplié des yeux par Lâane, le Strolh relâcha le garçon, qui glissa lourdement sur les dalles de métal. La jeune fille s’agenouilla près de lui.
             - Je t’en prie, Éridess. Si tu as quelque influence sur le maître de ce navire, fais quelque chose.
             « Quelle ridicule et pathétique solidarité, entre tous ces gens ! songea l’adolescent en se frottant la gorge. Tout ça pour une fille qu’ils ne connaissent même pas ! » Ému malgré lui par tant de générosité, il se leva et, cachant son émotion, prit un air revêche.
             - Vous ignorez tout de la situation. Phobianapolis a été détruite, l’armée impériale a reçu l’ordre d’intercepter tout navire civil. Nous sommes des fugitifs. Et c’est mon père qui a permis que nous embarquions sur cet appareil. Storine et Griffo ont été enfermés parce qu’on ne sait toujours pas comment ils ont pu monter à bord. L’armateur de ce navire a jugé essentiel, pour notre sécurité à tous, de les isoler. Vous n’avez pas l’air de comprendre qu’une explosion atomique vient d’avoir lieu, et que Storine et Griffo ont peut-être été contaminés par les radiations.
             Hochant du chef, plusieurs compagnons l’approuvèrent. C’était dangereux de les libérer. Qui sait si le lion blanc n’allait pas se jeter sur eux ! Voyant la situation leur échapper, Lâane calma les ardeurs.
             - Quand nous avons découvert Storine et Griffo à bord, je l’ai entendue murmurer le nom du dieu Vinor. Lui seul a pu les sauver de l’explosion. S'il les a conduits jusqu’ici, c’est pour qu’ils vivent. Nous devons avoir confiance et les libérer !
             Prenant Éridess à partie, Lâane ajouta :
             - Serais-tu un lâche ?
             Piqué au vif, l’adolescent blêmit. Lâane avait raison. Il avait peur. Oh ! pas des radiations. Ni de désobéir à son père malade. Ni même de Griffo. Encore, que… Non, c’est de Storine dont il avait peur. De ses yeux. De ses paroles blessantes.
             Lâane posa sa main sur son bras gauche. Éridess ne ressentit aucune chaleur. Brusquement, il eut envie de pleurer parce que son bras artificiel lui rappelait qu’il était un infirme. Mais il ne fallait pas pleurer. Pas devant eux. Les yeux bleus de Lâane l’accusaient de lâcheté. Storine aussi l’avait traité de lâche.
             - D’accord ! persifla-t-il. Tu es stupide avec ton histoire de dieu sauveur, mais d’accord.
             Habité par une hargne qui frisait le courage, Éridess marcha vers le garde en faction devant la porte des appartements mis à la disposition des compagnons.
             - Vous êtes tous ridicules ! répéta-t-il.
             Puis il apostropha le garde :
             - Au nom d’Ekal Doum, ami de mon père et notre hôte, donnez-moi deux épées électriques !

                                                           

             Storine et Griffo avaient été enfermés dans une salle aux parois vitrées. Avant de pénétrer dans la grande pièce, Éridess remarqua que le sol vibrait légèrement sous la poussée des réacteurs. Il sentit aussi sur sa nuque le regard brûlant des compagnons. « Ils me détestent parce que je suis le fils de leur ancien maître. Ils veulent me voir mort. » Florus, ce bellâtre, s’était remis à jouer sur sa flûte un air d’enterrement. Après quelques hésitations, le garde débloqua le mécanisme de la porte. Aussitôt, de puissantes lampes illuminèrent Griffo, le rendant plus réel et plus menaçant.
             « Je suis au cirque, se dit Éridess. Sauf que le clown, c’est moi. Storine me déteste. Son lion va m’égorger. »
             Une épée dans chaque main, il s’avança vers le coin où, ramassée comme une bête sauvage, la jeune fille semblait vivre un cauchemar. Un regard vers la paroi vitrée ne le rassura guère. Derrière les visages des compagnons se profilait la silhouette en apesanteur du robot sphérique d’Ekal Doum, une sorte de globe doré et lumineux pourvu d’antennes, qui était les yeux et les oreilles de l’armateur.
             « Reste calme. Si tu dois mourir, prouve-leur au moins qu’un fils de marchand vaut mieux qu’une poignée d’esclaves pleurnichards. »
             Griffo, dont la silhouette efflanquée n’avait pas encore la puissance du lion adulte, observait de ses larges yeux rouges cet adolescent armé, au teint olivâtre et aux yeux de braise, qui marchait vers sa petite maîtresse. Éridess avait une grosse tête et ses cheveux en bataille lui donnaient un air mauvais. La queue du fauve balaya le sol. Il se mit à tourner autour du garçon, et ses rondes, dont le centre était Storine, toujours recroquevillée et tremblante, se réduisaient de seconde en seconde. D’habitude, le lion blanc décidait sur-le-champ s’il aimait ou haïssait un être humain. Cependant, il ne savait trop que penser de celui-ci. Était-il là pour nuire ou pour aider Storine ? Agacé par toutes ces présences qui s’agitaient derrière la cloison de verre, il secoua sa lourde tête et poussa un rugissement à vous glacer les sangs, car il était vraiment très inquiet de l’état de sa jeune maîtresse.
             Dans sa chemise verte brodée d’or déchirée et son pantalon noir qui sentait la vase humide, Storine restait prostrée. Il lui manquait une bottine, ses cheveux orange étaient collés sur ses joues et ses tempes. L’odeur du fauve était omniprésente, à tel point qu’Éridess crut défaillir. Les grondements du lion se faisaient plus menaçants ; sa présence, plus imposante à chaque instant.
             À deux pas de la jeune fille, l’adolescent l’entendit marmonner des paroles indistinctes :
             « Ils meurent… Ils brûlent… Non, laissez-moi ! Griffo ! Empêche-les de nous toucher ! Regarde ! Marsor est là ! Père ! Père !»
             Revivait-elle ce dont elle avait été témoin pendant l’explosion atomique de Phobianapolis ? Se pouvait-il vraiment que le dieu Vinor, auquel il ne croyait pas une minute, les ait sauvés du cataclysme ? Éridess entendit Storine ajouter :
             « Ne renie jamais ta parole. N’abandonne jamais ton frère. Garde ta peur au fond de ton cœur. Sois fidèle au pacte des Braves. »
             Ces phrases, comme une litanie, songea le garçon, ce sont les commandements des pirates de Marsor. En se penchant, il vit que Storine pleurait. Ses larmes laissaient des traces blanches sur ses joues.
             - Arrière !
             Prête à griffer ou à mordre, elle se dressa soudain devant lui.
             - Tout le monde s’inquiète pour toi, Sto. Laisse-moi te soigner.
             - Va-t’en !
             La détresse qu’il lisait sur le visage de l’adolescente la rendait pathétique. Peu avant l’explosion nucléaire, alors qu’ils fuyaient en direction de la navette envoyée par Ekal Doum, Storine s’était séparée du groupe. Elle avait sauté sur l’échine de Griffo, et ils étaient partis à contre-courant de la masse des gens épouvantés. Il l’avait perdue de vue alors que les souterrains tremblaient sur leurs fondations et que des flots de poussière l’empêchaient de crier. Ensuite, il ne l’avait revue avec Griffo qu’à bord de l’Érauliane.
             Pour avoir déjà lu dans son esprit grâce à un des appareils mis au point par son père lorsqu’ils vivaient encore dans le château de lave, Éridess savait que la jeune fille avait subi plusieurs chocs émotifs depuis qu’elle avait été enlevée d'Ectaïr, sa planète nourricière. Toujours immobile alors qu’il sentait presque sur lui l’odeur du fauve, il se rappela la marque que Storine portait au revers de l’avant-bras droit : celle des pirates de Marsor. Il repensa aussi à Eldride, morte dans les souterrains, et dont ils avaient dû abandonner le corps.
             - Ce n’est pas ta faute, Sto ! Tu ne pouvais pas retourner la chercher. On n'avait pas le choix !
             Il s’approcha encore, posa doucement une de ses épées sur le sol et lui tendit la main en signe de paix. L’instant d’après, une vive douleur dans la tête le pliait en deux.
             - Tu ne sais rien ! Tu n’étais pas là ! hurla Storine en frissonnant.
             Parlait-elle de l’explosion nucléaire ? Éridess se rappela comment Storine avait tué Vorcom, le serviteur renégat de son père. Sans le toucher, en le regardant, seulement… Comme soumise à une énorme pression, la cervelle du traître avait littéralement explosé. Le garçon sentit cette même pression s’exercer entre ses tempes. Un liquide chaud monta dans son nez. Fixant toujours Storine et ses yeux verts devenus presque noirs, il essuya d’un revers de manche le filet de sang qui coulait de sa bouche.
             - Tu triches, Sto ! Si tu veux te battre, fais-le dans les règles, comme un Brave, en suivant les commandements de ton père. Ton père, le pirate, le tueur d’enfants…, ajouta-t-il en guise de bravade dans l’espoir de la faire réagir.
             Du pied, il poussa l’épée posée sur le sol. Percevant les pensées du garçon, le jeune lion blanc comprit sa tactique et s’éloigna en dodelinant de la tête. Storine fixait l’arme de ses yeux fiévreux.
             - Viens, ma jolie, que je te fasse une autre cicatrice comme celle que tu portes au front. Tu te rappelles ?
             La pression diminuait, la douleur se retirait : Storine renonçait à utiliser son pouvoir télépathique contre lui.
  « C’est déjà ça. »
             - Tu as peur ? ajouta-t-il. Tu préfères te cacher entre les pattes de ton lion !

             C’en était trop. Folle de rage, Storine se jeta sur l’épée et se mit en position de combat.
             - Défends-toi, esclave ! railla Éridess.
             Dans la main de l’adolescente, l’épée était plus légère que le sabre des pirates. Cette sensation donna pourtant à Storine un tel sentiment de réconfort  qu’elle se sentit tout de suite mieux. Les gens déchiquetés par l’explosion, leurs cris, le visage immense du grand prêtre d’Éphronia : toutes ces horribles images s’éloignaient d’elle.
 Elle alluma l’épée. Aussitôt, le grésillement caractéristique des armes électriques emplit la salle, suivi par le ferraillage des deux lames. Éridess avait une drôle de façon de se battre, « en se dandinant un peu n’importe comment », songea Storine. Mais il ne fallait pas le sous-estimer. La jeune fille se rappelait comment il l’avait blessée au sourcil gauche, lors de leur dernier combat. Se concentrer. Ne plus penser qu’à sa lame. Et donner une leçon à ce sale petit prétentieux.
             - C’est ça, ma poulette, viens ! (Éridess désignait son cœur.) Embroche-moi!
             Il sentait les secousses de chaque attaque dans tout son corps. Formée par Marsor lui-même, Storine possédait une solide technique. Ses assauts étaient fulgurants, sans la moindre hésitation. Elle visait la gorge, le thorax, l’aine, le visage. Éridess battit en retraite. Adossé à la paroi vitrée, il entendit grésiller la lame de Storine à deux doigts de sa gorge.
             - Tout doux, ma belle !
  Il tomba à genoux, sentit la lame lui trancher quelques mèches de cheveux, se redressa in extremis. Après une feinte particulièrement réussie, il croisa sa lame contre celle de Storine.
             - Ta garde ne vaut pas celle d’un apprenti guerrier aveugle, se moqua-t-elle en bousculant Griffo, qui ne s’était pas esquivé assez vite.
             Le ton enjoué de sa voix rassura Éridess. Leurs lames claquèrent violemment l’une contre l’autre. Storine lui enfonça un coude dans le creux du ventre.
             - Tu ramollis, sale esclavagiste !
             De la sueur plein les yeux, ils s’arrêtèrent quelques instants pour reprendre leur souffle ; Éridess appuyé contre le montant de la porte, Storine à demi couchée sur Griffo qui semblait ne plus rien comprendre. Un dernier élan, une feinte plus sournoise que les autres, et la lame de Storine s’enfonça dans le bras gauche du garçon. Heureusement, il s’agissait de son bras artificiel. Le choc fit exploser les composantes électroniques, et la prothèse se détacha du tronc. Déséquilibrée par cette dernière attaque, Storine roula sur son adversaire. Hébétés, ils se dévisagèrent.
             De l’autre côté du mur vitrifié éclatèrent les vivats des compagnons. Éridess sourit. C’était la première fois que lui, l’infirme solitaire et détesté, avait l’impression de faire partie d’un groupe. Redevenus extraordinairement clairs, les yeux de Storine le fixaient sans colère. Sa fièvre, sa rage, sa folie l’avaient quittée. Parmi des visages qui se pressaient contre la vitre, Storine reconnut Lâane, cette jolie aurollienne qu’elle avait délivrée de son sarcophage de métal dans les souterrains de Phobianapolis.
             Elle se leva, aida Éridess à en faire autant. Ce geste spontané la surprit un peu, elle qui détestait tellement ce garçon ! Mais, déjà, Griffo bondissait, la renversait, prenait sa main dans sa gueule en grondant de joie tandis qu’elle lui grattait la base du cou.
             En ramassant son bras artificiel, Éridess se dit que, pour une fois dans sa vie, il venait de faire quelque chose de bien. Un choc pour désamorcer un autre choc. C’était un signe. Tout allait s’arranger. Son père allait guérir. Il lui demanderait de renoncer à son commerce d’esclaves. Ekal Doum les déposerait sur une planète accueillante. Peut-être Éridess avait-il même enfin trouvé des amis.
             Quand la porte coulissa, Storine fut vite entourée par les compagnons. Le robot-boule à antennes, en lévitation devant eux, s’adressa à Éridess de sa voix cérémonieuse un peu éraillée :
             - Ekal Doum, mon maître, me charge de vous conduire auprès de votre père. Il se meurt. Il veut vous voir. Et aussi la fille au lion blanc.

                                                                                     
 
   
 
 

 
            - Qui êtes-vous donc pour me pourchasser ainsi ? demanda-t-elle, ses yeux si verts, à nouveau, qu’ils semblaient faits d’une eau cristalline.
             Pouvait-il répondre à cette question ? Une partie de lui le souhaitait ardemment. «Elle a le droit de savoir.» Mais une part plus obscure, plus calculatrice, le lui défendait. «Pas maintenant. D’ailleurs, elle n’est pas prête.»
             Il ressentit une sorte d’ivresse, un peu comme si son sang était soudain saturé d’alcool. Des démangeaisons dans son bras droit le firent tressaillir. Une autre pensée s’insinuait sournoisement dans son esprit. «Storine est dangereuse. L’éliminer. Serre le manche de ton sabre et pousse. Cinq centimètres. Cela suffira.»
             Storine le dévisageait sans comprendre. Corvéus gémissait en faisant des moulinets avec ses bras, les yeux exorbités. «Que m’arrive-t-il ?» se demanda Sériac en se battant contre son propre bras pour écarter de Storine la pointe qui menaçait de l’égorger. Voyant que son maître était possédé par une force venue d’ailleurs, Corvéus l’empoigna sous les aisselles et le tira vers l’arrière. Le sabre rebondit sur les rochers.
             Un grondement sinistre monta soudain de la forêt. En trois bonds, Griffo atterrit sur le rocher devant lequel Storine était toujours allongée. Sériac eut un choc en se trouvant face à face avec le jeune lion blanc. Gueule béante, montrant ses crocs, il avait sorti ses griffes. Corvéus dégaina deux de ses grands coutelas et fit un pas en avant tandis que Storine se relevait péniblement.
             Sériac ne quittait pas Storine des yeux. Les secondes s’écoulèrent… Griffo et Corvéus étaient prêts à se lancer à l’assaut, l’un contre l’autre. Tout pouvait basculer.



 
   
 
 

  
             Les coupoles de verre s’abaissèrent sur eux. Storine crut étouffer. Griffo gronda. Mais une climatisation agréable s’installa aussitôt. Comment allaient-ils s’endormir ? Auraient-ils froids ? Auraient-ils chaud ?
             Ses paupières s’alourdirent. Pour se remonter le moral, elle imagina son père, Marsor, aux commandes du Grand Centaure. Allait-elle rêver de lui pendant les longues semaines que durerait son sommeil ? Rêverait-elle de Solarion ? Ou alors de Santorin, son premier ami, qui lui avait jadis promis qu’il veillerait sur elle ? Elle se parla à voix haute, énuméra ses projets d’avenir sur Yrex. Elle obtiendrait des nouvelles de Marsor. Puis elle travaillerait. Il fallait sans doute beaucoup d’Orex, la monnaie d’Ésotéria, pour affréter une navette de l’espace. Le son de sa voix apaisait Griffo.
             Elle avait de plus en plus de mal à se concentrer. Il faisait froid. Elle voulut se dresser sur son lit, mais son corps ne lui obéissait déjà plus. Elle repensa à la mort d’Eldride, à celle de Kosiah. Avaient-elles eu froid, elles aussi ? Et peur ? Storine serra le manche de son sabre. Crier. Plus aucun son ne sortait de ses lèvres. Un froid de glace se répandit dans ses veines. Griffo grondait encore, mais de plus en plus faiblement. Ses yeux rouges palpitaient. Ses griffes sortaient puis rentraient dans leurs coussinets de chair rose. Elle voulut s’accrocher à lui, sentir sa force…
             Puis le néant la submergea comme une vague.  Lorsque chacun fut plongé dans un profond sommeil et que la vaste pièce eut sombré dans le silence, un frémissement agita les draperies qui surplombaient les lits de verre. Une présence invisible glissait, glissait. Un observateur extérieur n’aurait pas compris tout de suite. Il n’aurait vu que deux flaques argentées, comme une bave épaisse, se répandre sur deux des coupoles. Goutte après goutte, cette bave s’infiltrait à travers les joints des parois vitrées, puis coulait sur le visage de deux compagnons, pour composer bientôt une sorte de masque gluant. Doué d’intelligence, ce liquide mystérieux pénétrait doucement dans leurs corps.
             À cet instant, les deux compagnons furent parcourus de longs frissons. Investis par cette présence hostile, ils se mirent à trembler. Dans un ultime sursaut de volonté, ils essayèrent de porter leurs mains à leur gorge afin d’expulser l’intrus. En vain. Le liquide investit leur bouche, leurs oreilles, leurs narines, leur cerveau.
             La dernière étape du plan d’Ekal Doum était en marche…



 
   
 
 


             - Je dois me rendre au Politicodrome. C’est une question de vie ou de mort !
             - Où est votre surf, mademoiselle ?
             Le vieux contrôleur, dont le teint marbré lui rappelait vaguement Horgo le Strolh, rajusta le viseur qu’il portait sur son front. Il allait l’écarter, car la foule s’impatientait, quand il vit, enroulée au cou de l’adolescente, l’écharpe de la famille Doum.
             - Vous appartenez à leur lignée ? demanda-t-il.
             - Oui, mentit-elle en se disant que ce n’était qu’un demi-mensonge puisqu’elle venait de passer des mois dans l’espace avec ce scélérat d’Ekal Doum.
             Elle dénoua son écharpe et la lui tendit en guise de paiement. L’instant d’après, elle recevait son surf. Il était temps, car Abex l’avait repérée. Il plana aussitôt en direction des fils Doum. Storine plaça sa planche sur ce que le contrôleur appelait avec humour le plongeoir. 
             «Est-ce que ça va marcher ?» se demanda-t-elle en sentant son estomac se nouer dans son ventre. L’homme de l’ascenseur avait été très clair. Il fallait y croire. Tout dépendait de ça.
             Elle prit place sur son surf, attendant, mi-incrédule, mi-excitée, de prendre contact avec sa planche. «Et si ça bloque ?» Heureusement, elle sentit  un long frisson dans sa colonne vertébrale, signe que le surf «prenait contact». «Ça vous aligne avec votre planche, lui avait dit l’homme. Surveillez vos pieds. Parallèles. Souples, les jambes. Les épaules tendues, mais pas trop. Respirez profondément. Et, surtout, ne regardez  pas en bas !»
Storine fut soulagée de ressentir la première vibration. Complètement concentrée, elle n’entendit pas Sanax crier dans la foule. Il s’approchait. Cinq mètres, trois mètres, deux mètres... Debout sur son surf, Storine s’apercevait avec un mélange de stupeur et d’enthousiasme que ses pieds, grâce aux senseurs microscopiques dont lui avait parlé Doum, restaient fixés sur l’engin par un courant magnétique qui lui traversait le corps jusqu’à la tête.
Sanax lui agrippa l’épaule.
             - Tu ne croyais pas t’échapper aussi facilement !
             Mais un des surfeurs voisins, bousculé par le garçon, le poussa en arrière. Déséquilibrée, Storine faillit tomber. L’instant d’après, le miracle se produisit et sa planche s’éleva du sol. Un centimètre. Dix. Vingt. Mal embouché, le vieux contrôleur lui demanda si c’était pour aujourd’hui ou pour demain.
             Que fallait-il faire ? Ah! oui, y croire. Et, simplement, s’envoler. Elle se l’imagina un bref instant, comme si la chose coulait de source… et c’est ce qui se produisit !
             - Ouuuaaahh !!? hurla-t-elle quand son surf plongea dans le vide.
             Sauf que penser à une chose, c’est bien, continuer à y penser, c’est mieux! Ayant oublié ce précepte de base, Storine et son surf tombèrent en vrille dans le vide.