Chapitre 1
L'embarquement |
Assoupie sur sa couchette à bord du Mirlira II, Storine sentit soudain sur ses lèvres l’empreinte d’un baiser glacé. Comme elle visualisait, un casque holographique sur les yeux, des images de la planète Freesia, ce contact désagréable l’étonna. Elle devait avoir la bouche entrouverte, car une gelée froide coula sur sa langue. Terrorisée, elle dégringola de sa couchette, arracha son casque et, crachant à en avoir mal au cœur, elle scruta sa cabine à la recherche de l’intrus.
Les murs arrondis, les moulures en faux marbre fixées au plafond, sa couche encombrée par ses vêtements et effets personnels qu’en une semaine elle n’avait pas encore rangés dans ses placards ; le petit hublot octogonal qui donnait sur l’espace… non, décidément, tout semblait à sa place dans la cabine. Sans comprendre pourquoi, elle avait cru sentir à ses côtés la présence d’un kork, ces créatures semi-liquides qui pénétraient dans le corps des gens pour se nourrir de leurs angoisses. Elle s’allongea à nouveau et reprit son casque holographique.
« Il s’agit de la planète-comté de Freesia, avait déclaré maître Santus en lui remettant un anneau rouge orné d’un cristal contenant toutes les informations relatives à sa nouvelle identité. Aux yeux de tous sur ce navire, tu es désormais la comtesse Sylreyna de Freesia. Tu devras en apprendre la langue, en connaître le peuple, les grandes dates de son histoire, savoir par cœur le nom des villes. Et, surtout, l’organisation du gouvernement ainsi que la généalogie des derniers souverains. »
Storine avait soufflé sur les mèches rebelles dont elle ne sentait plus le rassurant chatouillement sur son front, car, peu après son départ de la planète Yrex, on lui avait coupé les cheveux.
- Je ne pourrai jamais m’entrer tout ça dans la tête ! avait-elle ronchonné.
- Je suis certain du contraire. Ne serait-ce que pour Griffo.
Cette réplique de Santus lui avait serré le cœur. Depuis deux mois entiers, elle n’avait plus aucun contact télépathique avec son lion blanc, enlevé par Ekal Doum, et ce silence inhabituel, entre leurs deux âmes, la rendait malade d’inquiétude.
Troisième planète en partant de l’étoile Zoltana, une naine jaune, Freesia était gouvernée par un Comte-Président élu au suffrage universel pour un mandat d’une durée de six ans. Puisque la planète orbitait sur un axe perpendiculaire à sa rotation, la belle saison était perpétuelle et les rigueurs de l’hiver inconnues des populations. Comment Santus s’était-il débrouillé pour faire de Storine une comtesse et l’unique héritière de l’actuel souverain ? Cela dépassait l’entendement. Mais le maître missionnaire avait plus d’un tour dans son sac.
Construite sans plan précis et livrée au génie artistique de ses architectes, la capitale de Freesia escaladait trois collines rocailleuses, sises en bordure d’un vaste océan dont les parfums iodés planaient, telle une brise estivale, jusque sur les étals de cuir et les tréteaux en bois des marchands ambulants. La technologie de l’holographie permettant de se déplacer virtuellement dans un paysage reconstitué par ordinateur, Storine avait eu l’impression d’escalader des ruelles pendant des heures et de s’égarer dans des impasses tortueuses, à tel point qu’elle en avait mal aux jambes.
Son casque sur la tête, la jeune fille fronça les sourcils.
« Comment est-ce possible puisque je suis en ce moment même tranquillement allongée dans ma cabine à bord du Mirlira II, et que je vis tout ça dans ma tête ? »
Cet appareil, que l’on appelait également un holographeur, la stupéfiait. Les sensations qu’elle éprouvait - fatigue, essoufflement, douleurs musculaires - étaient peut-être reliées aux senseurs dont était équipé le casque.
Au même instant, la belle lumière crémeuse de Zoltana s’assombrit, comme si un épais rideau de nuages passait devant l’étoile. Mais aucun nuage ne voilait la limpidité du ciel.
Prise de vertige, elle tendit les mains et eut un mouvement de dégoût en voyant une bave glaciale s’étirer entre ses doigts. Son cœur se mit à battre à grands coups. Les rues, soudain, n’avaient plus d’odeur.
Faire demi-tour. Mais, d’abord, se calmer. La lumière baissait à vue d’œil. Quelque chose entravait le bon fonctionnement du programme. Était-ce dû à un virus implanté dans le cristal de l’anneau ? À un défaut dans le casque ?
En constatant que les maisons se transformaient en gelée, elle eut la sensation de se retrouver à bord de l’Érauliane, le navire aux voiles d’or d’Ekal Doum, à l’époque où les korks s’introduisaient dans le corps de ses compagnons.
Un froid de glace lui transperça les os. Suffoquant, elle porta les mains à son visage pour s’apercevoir que de la bave coulait aussi sur ses joues. Elle hurla. Une silhouette blanche se faufila entre deux maisons. Storine reconnut son lion blanc.
- Griffo ! appela-t-elle.
Mais le fauve, indifférent, s’éloigna sans un regard pour sa jeune maîtresse. Glissant sur une flaque gluante, l’adolescente s’étala de tout son long puis se débattit comme une forcenée pour recracher cette gelée qui, elle le savait, était en réalité un kork à l’état liquide. Le casque ! Enlever le casque ! Au bord de la crise de nerfs, elle donna des coups de pied, des coups de poing dans le vide, tout en vomissant la bile qui lui montait aux lèvres. Entendant des cris étouffés, elle pensa que les korks n’étaient peut-être pas aussi puissants qu’elle le croyait.
- Tu es folle ! Arrête ! Sto, c’est moi ! C’est… moi !
Qui pouvait bien se trouver avec elle dans le casque holographique ? Ses ongles labourèrent de la chair. Elle mordit dans quelque chose de mou. Sous sa langue, elle sentit le goût familier du sang. On lui arracha brusquement son holographeur.
Étendue sur son lit au milieu de ses robes chiffonnées, Storine contempla, hébétée, le casque holographique jeté sur sa couverture beige. Elle porta prudemment sa main à son visage, essuya la salive qui mouillait ses lèvres.
- Éridess ?
Debout devant elle, le jeune Phobien se frottait les côtes.
- Bien sûr, qui d’autre ?
- J’ai cru que c’était un kork.
Elle lança rageusement le casque à l’autre bout de la cabine, puis elle se recroquevilla sous sa couverture et son tas de vêtements. Éridess observa ses yeux verts comme deux émeraudes trop grandes, incrustés dans sa peau blanche ; sa bouche sensuelle, le petit grain de beauté sous sa lèvre inférieure, la fine cicatrice qu’elle porterait toujours au-dessus du sourcil gauche. Enfin, les cheveux orange, coupés courts depuis que maître Santus avait insisté pour que l’on puisse enfin voir en entier sa figure d’adolescente âgée de quatorze ans et demi.
« Le missionnaire est débile, se dit-il. Coiffée ainsi, elle ressemble à un garçon manqué ! »
Storine pleurait en serrant les dents. Comme elle ne supportait pas le regard d’Éridess, elle enfouit la tête dans ses oreillers.
« Comment peut-elle croire que je ne sais pas, que je ne comprends pas. (Le garçon essuya le filet de sang qui coulait sur sa joue.) Elle m’a donné deux coups de pied, griffé les bras, mordu la joue… »
Il la connaissait bien. Dans le fond elle n’était pas méchante, mais elle ne s’excuserait pas pour si peu. Depuis leur départ de la planète Yrex, elle ne pensait qu’à son lion blanc et à Ekal Doum, dont elle voulait à tout prix se venger. Et lui dans tout ça ? Il épousseta son costume blanc impeccable avant de commencer à ranger les affaires de Storine.
- Va-t’en ! Laisse-moi seule.
L’éternelle rengaine ! De nature volcanique, Éridess aurait aimé lui donner quelques baffes, histoire de lui faire comprendre, à cette tête de gronovore, qu’ils étaient ensemble, qu’elle n’avait pas le droit de le traiter ainsi car il était le seul ami qui lui restait. Il aurait aimé la défier en duel, comme il l’avait déjà fait par le passé. Mais en entendant sa petite voix cassée dans laquelle perçaient tant de souffrances, tant de peine, il eut honte de lui et sortit sans dire un mot.
Ils venaient à peine d’embarquer. Le Mirlira II était encore amarré au spatiodock. Cette longue croisière dans l’espace serait sa première occasion de découvrir l’empire dans le luxe et l’abondance. En attendant le départ, il décida de poursuivre son exploration de ce navire qui, disait-on, mesurait huit kilomètres de long.
- Qu’elle pleure si elle veut ! ragea-t-il tout seul dans la coursive. Après tout, ce n’est qu’une fille et moi, n’en déplaise à Santus, je ne suis pas un porteur de mouchoir !
« Pourquoi ai-je accepté qu’on me coupe les cheveux ? » se lamenta Storine en repensant à ce qu’elle venait de vivre au cours de sa projection holographique. Péniblement, comme si chaque geste lui coûtait, elle se mit à ranger ses affaires.
Maître Santus avait loué deux cabines à l’arrière de l’énorme paquebot spatial : une pour lui et l’autre pour elle et Éridess - ou Éridossen Capernossian, comme il s’appelait désormais.
Si elle avait accepté de suivre Santus à bord, c’était avant tout pour récupérer Griffo. Seulement, voilà : depuis leur embarquement, ils n’avaient trouvé aucune trace ni d’Ekal Doum ni de ses deux amis, Lâane et Florus, que l’armateur retenait également prisonniers. Toujours aussi soupçonneux, Éridess pensait que le maître missionnaire, malgré ses belles manières, n’était pas tout à fait honnête envers eux. Qu’il leur cachait des choses. Et s’il avait raison, pour une fois ? De dépit, elle donna un coup de pied au casque holographique.
De temps en temps, elle s’arrêtait devant le hublot. Sans s’en rendre compte, elle fredonnait la mélodie que lui chantonnait Solarion sur la planète Phobia. Elle s’en aperçut soudain et, des sanglots dans la voix, s’arrêta net. Avec ses moulures en bois précieux et ses meubles encastrés dans des parois couleur mauve et crème, leur cabine dégageait une atmosphère très féminine, et cela ne plaisait guère à Éridess. «Sauf que, songea l’adolescente, il n’y a là aucune odeur naturelle.» Les tapis de mousse, l’éclairage tamisé, les bouquets de fleurs artificielles - tout cela contribuait à la rendre encore plus mélancolique. En se laissant tomber sur son lit, elle pensa que la porte coulissante serait même trop étroite pour laisser passer Griffo.
Serrant les mâchoires de rage, elle alla chercher les trois objets auxquels elle tenait le plus, puis elle s’assit en tailleur devant le hublot. L’espace infini, profond comme un riche manteau de velours, scintillait devant ses yeux. Chaque fois, le sentiment était le même que celui éprouvé, trois années auparavant, à bord du Grand Centaure, lorsque, pour la première fois de sa jeune vie, elle avait contemplé l’espace. Seulement,aujourd’hui, lui cachant une partie de l’immensité, gravitait la silhouette géante de l’énorme roue de la station orbitale à laquelle était encore arrimé le Mirlira II, en attente du départ prévu dans quelques heures à peine.
Que faisait maître Santus ? Vérifiait-il, comme il s’y était engagé, la liste des passagers ? S’organisait-il pour être en mesure de faire arrêter Doum dès son embarquement ? Tournant et retournant entre ses mains Le Livre de Vina, cet étrange manuscrit qu’elle ne cessait de perdre et qui, pourtant, réapparaissait de lui-même, elle ne pouvait s’empêcher de ressasser des idéesnoires.
La porte coulissa. En reconnaissant Éridess, vêtu, comme sur la planète Phobia où elle l’avait rencontré, de son ridicule costume blanc vraiment trop chic pour ce fils d’esclavagiste, elle haussa les épaules. Ses épaisses mèches noires et graisseuses dégoulinaient sur son visage verdâtre comme une cascade de ronces. À quinze ans, Éridess n’était pas beau. De plus, des boutons d’acné lui poussaient sur les joues et le menton. C’était pire depuis qu’il essayait de les camoufler en utilisant des crèmes bon marché. Storine se moquait volontiers de lui et se demandait souvent quand son bras gauche artificiel allait se détacher de son épaule, comme cela s’était déjà produit à plusieurs reprises… avec son aide, il fallait bien l’avouer ; par exemple, lorsqu’ils s’étaient battus à l’épée électrique à bord de l’Érauliane. À ce souvenir, elle se permit un sourire, ce qui, considérant sa situation, lui remonta un peu le moral.
Éridess était coiffé d’un drôle d’appareil. Affalé dans l’unique fauteuil de la cabine, il rabattit sur ses yeux une visière métallique qui le fit ressembler à une taupe. Storine ne put s’empêcher de lui en faire la remarque.
- Tu ris, mais cet appareil est un mnénotron, répondit le Phobien. Il me permet de visualiser l’ensemble du paquebot. Et, tu sais, il est incroyablement grand ! Douze hôtels de luxe, une promenade aussi vaste que trois boulevards mis bout à bout, des tas de jeux pour les passagers, un parterre immense, trois amusodromes, un lac intérieur et des collines en quartz bleu comme sur la planète Aurollane.
Sachant qu’il parlait dans le vide, il releva sa visière. Storine était toujours accroupie devant le hublot. Elle tenait le sabre psychique qui lui avait permis, sur Paradius, de combattre une unité spéciale de mercenaires envoyés par les impériaux pour les assassiner.
- Tu sais, Éri, je n’ai pas l’intention de rester longtemps sur ce navire. On retrouve Griffo, on arrête Doum, on récupère Lâane et Florus. Tu vois, ce n’est pas compliqué.
L’adolescent fit une moue.
- Tu ne crois donc plus notre cher Santus, comme tu appelles ce snob qui se cache le visage sous un masque et qui ne dit jamais que la moitié de ce qu’il pense ! À l’entendre, ça risque tout de même d’être plus difficile que tu ne l’imagines.
Sans relever le sarcasme, Storine commença à se préparer pour assister au départ. Elle se rendit dans la salle de bains, déboutonna sa chemise en lin et dénoua la ceinture de son pantalon. Tandis qu’elle enfilait une longue robe blanche brodée de fils d’or serrée à la taille par une ceinture en soie, cadeau de maître Santus, elle se dit qu’elle avait pris de bonnes formes. Les hanches mais aussi les épaules et la poitrine. «Il était temps !»
- Ouaaah ! s’exclama Éridess quand elle ressortit.
- Plus que ces satanées chaussures hautes comme des montagnes, plaisanta-t-elle en tenant dans sa main un curieux objet qui pouvait, de loin, ressembler à un soulier.
- Tu vas te rompre le cou sur ces échasses !
Comme elle s’apprêtait à sortir, il lui bloqua le passage.
- Tu n’oublies rien ?
- Par les cornes du Grand Centaure, tu as raison, mon diadème !
Elle ouvrit un coffret en argent et en sortit une petite couronne d’or ciselée en forme de demi-lune. Assise devant sa coiffeuse, elle mordilla son grain de beauté. Elle n’était pas certaine d’aimer ce que Santus appelait la «morpho-technologie». Mais, dans le fond, ça lui était égal du moment que ce subterfuge lui permettait de récupérer son lion blanc.
Dès qu’elle eut posé le diadème sur son front, son image, dans le miroir, se troubla comme la surface d’un étang. Ses traits s’embuèrent. L’espace d’un clignement de paupière, elle n’eut plus de visage. L’instant d’après, les traits d’une jeune fille, complètement différente, se superposèrent aux siens. Des yeux noirs effilés, des sourcils tracés au laser, un nez retroussé, des pommettes hautes, un menton ovale un peu flasque que, d’emblée, elle détesta, une bouche aux lèvres fines, fardées d’une poudre mauve très à la mode dans la haute société. Et, pour couronner le tout, une longue chevelure noire aux reflets vert émeraude.
- Ce morpho-diadème est super ! Tu as l’air d’une vraie Freesienne !
Storine haussa les épaules. L’idée d’utiliser une technologie d’ordinaire réservée aux services secrets impériaux était de maître Santus. Ainsi méconnaissable, elle tira la langue à son compagnon, ce qui plissa son délicieux petit nez recourbé.
- Normal, puisque je suis la comtesse Sylreyna de Freesia.
Pour sa part, Éridess trouvait que ce nouveau visage, programmé par Santus dans le morpho-diadème, manquait de caractère. Il lui tendit le bras.
- Ne nous mettons pas en retard.
La grande fête prévue pour célébrer le départ du paquebot devait avoir lieu sur la plate-forme bâbord, au vingt-deuxième niveau. Éridess se servit de son mnénotron pour leur trouver, dans l’inextricable système d’ascenseurs, de couloirs, d’avenues et d’escaliers mécaniques, l’itinéraire le plus rapide pour rejoindre maître Santus sur l’estrade des personnalités.
Une foule considérable de plusieurs milliers de passagers se trouvait réunie sur les aires de détente, sous d’immenses dômes vitrifiés qui leur donnaient un peu l’impression de se retrouver à ciel ouvert en plein espace sidéral. Après les discours d’usage prononcés par les directeurs de la compagnie affrétant le Mirlira II pour sa première grande croisière autour de l’empire, l’orchestre d’androïdes joua le thème de la liberté impériale, un air que Storine se rappela avoir déjà entendu sur Ectaïr, sa planète d’origine, lorsqu’elle vivait encore avec ses grands-parents adoptifs.
Pour l’occasion, maître Santus avait revêtu une belle tunique de couleur sable, rehaussée, sur les manches et sur le thorax, d’appliques cousues en cuir rouge et noir, ce qui donnait plus d’éclat à son éternel capuchon plaqué sur un visage condamné à demeurer caché jusqu’à son dernier souffle. Storine remarqua pour la première fois l’emblême de sa fonction, cousue sur son thorax : un cercle de couleur orange avec, à l’intérieur, la pyramide noire de Vinor affublée d’une étoile sur un côté et, de l’autre, d’un croissant de lune.
Le maître missionnaire prit chaleureusement la main de sa pupille.
- Mademoiselle Sylreyna, laissez-moi vous présenter le commandant Borem-Membala, seul maître à bord… après le dieu Vinor, ajouta-t-il en étouffant un rire vif et gai dont l’écho, un instant, parut familier à Storine.
La jeune fille répondit aimablement aux signes universels de bienvenue : main gauche ouverte sur le cœur, poitrine légèrement inclinée, main droite saluant à partir de la bouche puis du front. Tout en scrutant, à ses pieds, la foule houleuse et bigarrée, elle fit attention à ne pas perdre son morpho-diadème, car Santus l’avait bien avertie que cette technologie-là était aussi efficace que fragile.
Après avoir salué une dizaine de personnes, Storine aurait été bien en peine de les reconnaître et, pire encore, de se rappeler leurs titres ou leurs noms!
Enfin, dans un grondement sourd d’animal qui s’éveille, l’énorme paquebot s’ébranla. Il s’éloigna de la station orbitale comme un enfant se sépare de sa mère. Fascinée par ce spectacle grandiose, la foule eut un mouvement de fond qu’elle accompagna par des hourras criés en une cinquantaine de langues différentes. Tous ces corps et ces odeurs disparates donnaient la migraine.
- J’ai mal au cœur, se plaignit Storine en cherchant le bras d’Éridess.
- Tu es surtout déçue de ne pas avoir vu qui tu sais, rétorqua l’adolescent en se faisant au même instant la réflexion qu’il aurait dû tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler.
- Je rentre ! décréta la jeune fille agacée en le poussant de côté.
Soudain, un murmure glacé monta de la foule. En un instant, un silence cristallin tomba sur l’assemblée. Des milliers de gens retinrent leur souffle. Le paquebot lui-même s’arrêta de gémir. Éberluée, Storine reconnut, marchant comme un pontife en direction de l’estrade centrale, Ekal Doum accompagné de son éternel et ridicule robot-boule à antennes, monsieur Bow, ainsi que - c’était lui, surtout, qui tétanisait la foule - Griffo : énorme, menaçant, massif, racé… et pitoyablement tenu en laisse par cet homme prétentieux qui avançait, tête haute, avec sa barbe brune et ses petits yeux faussement amicaux.
Storine fut anéantie de honte et de colère en apercevant son lion, son ami d’enfance, son fidèle compagnon, presque la chair de sa chair, qui se comportait comme un animal de foire. Elle serra si fort le bras d’Éridess que celui-ci, regrettant qu’elle n’ait pas plutôt choisi son bras artificiel, dut se mordre les lèvres pour ne pas crier de douleur.
Tandis que Doum et le fauve rejoignaient l’estrade aux côtés du commandant et de son état-major, Storine, dissimulée derrière l’attroupement de curieux, entendit monter une clameur en l’honneur de l’homme qui avait réussi à domestiquer l’animal le plus noble et, d’ordinaire, le plus farouche de l’empire. Les jambes aussi molles que de la guimauve, elle s’apprêta à fendre la foule et à rejoindre Griffo. Une poigne solide l’en empêcha.
Santus murmura à son oreille :
- La patience est comme l’étoile qui se lève à l’horizon…
Mais l’adolescente n’était pas d’humeur à apprécier la philosophie du maître missionnaire. Comme elle se mettait à trembler, Éridess la prit par les épaules et la tira en arrière.
- Vous ne voyez pas qu’elle est bouleversée !
- Ramène-la dans votre cabine. Nous aviserons plus tard, lui répondit Santus.
Storine pesait-elle cent kilos ? Éridess avait beau y mettre toute sa force, il lui semblait qu’elle utilisait, sans le savoir peut-être, son terrible pouvoir mental pour lui faire obstacle. Péniblement, ils réussirent à sortir de l’aire vitrifiée. La voix de Doum résonnait à leurs oreilles. Le fourbe prononçait un discours. Le garçon sentit contre lui le corps froid et dur de Storine. Elle l’attrapa par le col à deux mains et le plaqua contre la paroi de la coursive. Son morpho-diadème ayant glissé sur son front, une partie de son vrai visage réapparaissait.
- Griffo, murmura-t-elle dans un souffle rauque, il est si beau. Si beau…
Éridess la serra très fort pour l’empêcher de commettre une bêtise. Le visage hybride de Storine, avec un œil noir effilé et l’autre, vert, qui tournait au brun sous l’effet de la rage, ne prêtait pas à rire ; pas plus que les traces de larmes blanches sur ses joues.
- Griffo est devenu un lion adulte et je n’ai rien vu. Je n’étais pas auprès de lui. Par les cornes du Grand Centaure, je te jure que Doum va payer pour ça ! laissa-t-elle tomber froidement entre ses dents.
Parmi la foule qui s’extasiait sur le noble animal, nul ne prêta attention à un certain jeune homme aux cheveux rouges, vêtu de l’uniforme bourgogne à galons d’argent appartenant aux membres du service d’ordre du navire. Un appareil photographique à la main, il prenait des gros plans du fauve. Personne ne fit attention à ce qu’il se disait à voix haute, le regard dur et la mâchoire serrée.
Libéré de ses amarres, le paquebot géant tourna sa poupe face aux doubles étoiles Bhamna et Lambda. Le nez pointé vers l’espace, il était fin prêt à poursuivre sa longue croisière intersidérale. |