Chapitre 1
Le collège impérial


Planète scolaire Delax, système de Delaxa.

            L’expression des regards braqués sur elle lui glaça le sang.
            «Mon premier souvenir de la planète Delax, ils s’en moquent !» songea Storine en entendant encore résonner, dans sa tête, l’écho des dernières phrases de son exposé oral.
            «… Alors le douanier s’est approché de nous. Il était effrayé de voir une passagère se présenter au poste de contrôle, juchée sur l’encolure d’un grand lion blanc. Il a bredouillé quelque chose comme : mais c’est illégal ! De plus, cet animal n’a pas de muselière ! Griffo rigolait. Enfin, pas vraiment. Mais je savais, moi, qu’il s’amusait comme un fou parce que je sais tout ce qu’il pense. Le pauvre homme était bien capable de nous faire une crise cardiaque. Pour tenter de le rassurer, je lui ai montré que même si j’étais sur Griffo, je le tenais en laisse!»
La jeune fille serra les poings, puis elle dévisagea le parterre d’élèves prêts à se moquer d’elle ou à la contredire. Surtout, ne pas montrer combien leur indifférence lui faisait mal.
            «Jamais je n’aurais dû leur parler de Griffo ! Je les déteste. Oh ! pas autant qu’eux peuvent me haïr mais presque. Si je n’avais pas promis à maître Santus de garder mon calme, je leur mettrais mon sabre sous le nez ou, mieux, sur la gorge, et j’appuierais. Pas trop, bien sûr. Juste assez pour lire dans leurs yeux la peur de mourir. »
             Mais Storine n’avait plus le droit de porter son sabre psychique. Elle était inscrite dans un collège réputé dans tout l’empire. Elle suivait chaque jour des cours en compagnie de centaines d’élèves. Elle portait leur costume réglementaire, les suivait dans les longs corridors, mangeait aux même tables.
             «Tout compte fait, décida-t-elle en dévisageant ses camarades, c’est moi que je déteste. Jamais je n’aurais dû accepter de me laisser enfermer dans cette espèce de prison par maître Santus.»
             En s’enfonçant dans la paume de ses mains, ses ongles lacérèrent sa peau. Sa grimace de douleur fut sans doute perçue comme un aveu de faiblesse, car le silence qui suivit ses dernières paroles se brisa et des rires fusèrent dans la salle de classe.
             Foz Mazurik, le proto maître d’ésotérien, se racla la gorge, et, sans doute pour donner un exemple qui ne serait suivi qu’à contrecœur, il applaudit l’exposé oral qu’elle venait de faire.              «Il a des mains molles», se dit Storine en entendant les ridicules ploc ! ploc ! bientôt accompagnés par ceux, tout aussi hypocrites, de la vingtaine de garçons et de filles qui composaient son groupe d’étude. Alors, puisque leurs yeux reflétaient toujours la même jalousie, le même reproche, elle redressa la tête et leur envoya son regard le plus noir. S’échapper. Respirer. Et aussi, faute de leur dire ce qu’elle avait sur le cœur, crier un bon coup.
             Son ami Éridess ramassa leurs affaires. La porte de la salle de classe coulissa derrière eux sous un chapelet de moqueries.

             Dans le couloir, la jeune fille s’adossa au mur froid.
             - J’ai aimé la façon dont tu as décrit notre arrivée sur Delax, déclara Éridess. (Il eut un petit rire nerveux qu’il étouffa.) Et aussi quand tu as déclaré Griffo aux douanes.
            «Jamais je n’aurais dû leur parler de Griffo, se dit Storine.  Maintenant, ils vont croire que je suis une menteuse ou une prétentieuse et ils ne me lâcheront plus.» Elle arracha un à un les boutons de cet uniforme de serge bleu rayé d’or dans lequel elle étouffait.
             - Tu leur as cloué le bec, Sto ! lui dit encore Éridess en calant leurs écrans digitaux sous son bras droit.
             Storine porta la main à sa gorge, desserra le col qui lui irritait la peau. Puis, guidée par la lumière filtrant à travers les hautes fenêtres en ogives, elle écarta Éridess et marcha vers les portes à double battant.
             L’adolescent regarda son amie. Il l’avait trouvé courageuse. Prendre la parole en classe, ce n’était pas facile. Surtout devant ces élèves imbus d’eux-mêmes. Il connaissait Storine mieux que quiconque. Il savait combien elle était triste, et en colère, aussi, d’avoir été forcée par Mazurik de faire son exposé. Storine était une fille de la brousse. Elle avait grandi au milieu des lions blancs de la planète Ectaïr, voyagé de planète en planète ; côtoyé, à bord du Grand Centaure, le célèbre et redoutable Marsor, le pirate dont elle était la fille adoptive; elle avait échappé à l’esclavage, combattu des monstres, survécu à une explosion atomique et à un naufrage spatial. Alors, aller bêtement au collège comme tout le monde…
             - Sto ! Attends-moi !
             La jeune fille ne put atteindre la porte donnant accès aux jardins du collège, car une sonde de surveillance, ces modules sphériques qui hantaient les corridors de l’école, vint flotter devant son visage.
             - Élève 2354.B8 Delta rouge, vous êtes priée de me suivre jusqu’au bureau du Magistron.
             La voix était grêle et métallique.
             «À vous donner envie de taper dessus à coup de marteau !» songea Éridess en rejoignant son amie.
             - Je m’appelle Storine Fendora d’Ectaïr, espèce de stupide ballon métallique, rétorqua Storine, et que tu le veuilles ou non, je sors prendre l’air !
             Elle écarta le surveillant électronique d’une tape : une poigne glacée enserra son poignet.
             - C’est la troisième fois en cinq jours, Sto. Mazurik ne t’aime pas. Si tu refuses, une fois encore, de te rendre chez le Magistron, tu risques le renvoi.
             - Laisse-moi.
             Elle sentit la main froide d’Éridess - son bras artificiel. Elle dévisagea celui qui, au fil des années, était devenu son meilleur ami : un adolescent maladroit, dégingandé, aux cheveux gras, à la peau grêlée d’acné. Cette façon qu’il avait de se mêler de ses affaires et de jouer au grand frère, l’énervait souvent. Cette timidité, cette fragilité qu’il cachait sous des dehors frondeurs, ne lui déplaisaient pas. Pourtant, la présence quotidienne d’Éridess lui était un fardeau quotidien. Même si, pour des raisons qui ne regardaient qu’eux, elle ne pouvait pas se passer de lui. 
             - J’aimerais m’enfuir, Éri, rejoindre Griffo qui m’attend dans les landes.
             L’adolescent savait cela. Mais ils avaient eu tant de mal à être admis dans ce collège réservé aux fortunés et aux nobles de l’empire que ce serait folie, à présent, d’en être renvoyé.
             - Allons voir le Magistron, décida-t-il.
             À son grand étonnement - il s’attendait à ce qu’elle se rebiffe -, Storine s’abandonna contre lui. Une seconde, seulement. Pour reprendre son souffle. Pour chercher un peu de réconfort, de tendresse.

                                                                    

             Ils ne restèrent que quelques minutes dans le bureau du Magistron. De  race édolnienne, cet homme était, comme presque tous ses semblables, atteint d’un embonpoint si encombrant qu’il ne se déplaçait qu’en fauteuil à suspension magnétique. Sa peau violacée et son corps boursouflé lui donnaient toutes les caractéristiques d’un poisson sorti de l’eau depuis trop longtemps. Étant très sensible aux odeurs, Storine prit congé au plus vite, au risque de froisser l’Édolnien qui, en tant que directeur du collège, avait le pouvoir de la faire chasser.
             Comme d’habitude, Éridess avait parlé pour eux deux. «Cela est d’autant plus surprenant, songea Storine, qu’Éri  a tendance à avaler sa langue en public.
             - Il ne nous aime vraiment pas, tu sais, lui confia Éridess lorsqu’ils furent sortis.
             - Surtout moi ! plaisenta Storine. Tu as vu comme il se gratte ? Je lui donne de l’urticaire.
             - Nous devrions rentrer en classe, Sto.
             La jeune fille éclata de rire.
             - Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle, ajouta son ami.
             Ce rire l’agaçait et, en même temps, il aimait tellement l’entendre qu’il se sentit comme un orphelin lorsque l’adolescente, reprenant son sérieux, rétorqua :
             - Toi et ta peur du renvoi : voilà ce que je trouve drôle.
             La porte s’ouvrit devant eux. Taillés à l’ésotérienne à la manière de la lointaine planète-capitale, les jardins, réputés dans tout l’hémysphère Nord, exhalaient une symphonie de fragrances sucrées et fruitées. Découpés par des bosquets aux longues palmes rouges, ils étaient dignes d’être peints sur des tableaux de grands maîtres.
             La fraîcheur du jour tombait sur les épaules de Storine. Dans la luminosité aquarelle de Deana, l’étoile bleue de la planète, les gens et les bâtiments semblaient auréolés d’un voile diaphane, comme si l’air avait tremblé autour d’eux. Cette caractéristique de Delax avait fait dire à l’adolescente, les premiers temps, qu’elle aimait cette planète parce qu’elle possédait une sorte de lumière magique qui sublimait tout ce qu’elle éclairait.
             - Tu peux retourner en classe, si tu as peur.
             Éridess haussa les épaules sans pour autant faire demi-tour.
             - Maître Santus ne pourra pas toujours te protéger, tu sais.
             - Maître Santus est un de nos protos et je suis l’Élue de Vina, répondit Storine, souriante, en inspirant une grosse bouffée d’air parfumée.
             C’était une vieille plaisanterie entre eux. Santus était un maître missionnaire. Cela signifiait qu’il pouvait siéger au Sénat impérial et voyager dans l’empire en qualité d’ambassadeur de l’impératrice Chrissabelle. Pourquoi, alors, avait-il décidé de les conduire sur Delax, de les inscrire au collège et de se contenter d’occuper un emploi de simple professeur ? «Probablement, pensa Storine, parce qu’il m’a dit que j’étais l’Élue des prophéties et qu’il me cherchait depuis longtemps. Je dois représenter quelque chose pour lui.» Quoi au juste ? Ni elle ni Éridess ne le savaient, et c’était une des raisons pour lesquelles la jeune fille avait, une fois encore, accepté de se séparer de son lion blanc qui vivait dans la réserve faunique proche du collège.
             «En restant avec Santus, avait-elle confié à Éridess peu avant leur arrivée sur Delax, j’en apprendrai davantage sur mes origines et sur ma supposée mission.»
 
             - Va-t’en ! lança-t-elle soudain à Éridess. Laisse-moi seule.
             Qu’avait-il dit ? Qu’avait-il fait ? L’adolescent vit que ses yeux, si noirs dans la classe, avaient repris leur magnifique couleur verte. Il sentit une boule se former dans sa gorge. «Elle est si belle ! La gamine effrontée et carrément casse-pieds de la planète Phobia s’est métamorphosée en…»
             - Par les cornes du Grand Centaure, laisse-moi ! répéta-t-elle en lui jetant un regard perçant.
             Furieux, il la planta là, au beau milieu de l’allée parsemée de fleurs, comme un amoureux vexé qu’il n’était pas - et ne serait sans doute jamais.

                                                               

             L’odeur des fleurs avait toujours eu un effet apaisant sur Storine. Déjà, sur la planète Ectaïr, quand elle quittait la maison de ses grands-parents pour aller rejoindre les lions dans la brousse, elle prenait plaisir à glisser de longues tiges blanches et mauves dans ses cheveux. Un rayon de soleil plus tiède que les autres baigna son visage.
             À cette heure-ci, les illustres bâtiments du collège contenaient à grand- peine le jacassement ininterrompu des milliers d’étudiants. Avec un peu d’imagination, elle pouvait voir les murs se déformer, tellement il y avait d’élèves à l’intérieur.
             Sur sa gauche s’élevait une des nombreuses ailes du collège. Si Storine préférait les forêts et les montagnes, elle éprouvait néanmoins du respect pour les vieux bâtiments. Elle se rappelait celui du temple éphronien qu’elle avait visité sur Paradius ; celui, ensablé, sur la planète Yrex ; les Géants de pierre mystérieux de Vénédrah. Ces édifices avaient vécu; ils gardaient en eux le souvenir des gens et des événements. En posant ses mains sur les pierres, Storine pouvait presque les entendre chuchoter entre elles. Mais peut-être était-ce elle-même qu’elle entendait : ses propres expériences, ses souvenirs, ses passions, ses regrets, ses peurs aussi.
             Elle repensa à la façon dont elle venait de traiter Éridess. La présence du garçon l’agaçait, même s’il l’avait défendue devant le Magistron. Il avait évoqué la sévérité de proto Mazurik, la jalousie des élèves qui les regardaient de haut parce qu’ils n’étaient pas de noble naissance. «Je m’en fiche !» se dit Storine en effleurant une magnifique rose bleue, sans savoir exactement si elle se moquait de n’être pas née noble ou si elle était agacée qu’Éridess prenne toujours sa défense. «C’est peut-être pour ça que je suis si dure avec lui !» Dans le fond, elle savait bien que ce n’était là qu’une demi-vérité. Elle fut tentée de rappeler son ami, pour s’excuser, et tendit la main pour cueillir la rose bleue. Suspendant son geste, elle se rappela in extremis combien ces jardins étaient surveillés. Il était surprenant, d’ailleurs, qu’aucun de ces stupides modules sphériques en fer-blanc ne soit encore venu lui intimer l’ordre de déguerpir.
             Elle reprit le chemin de la cour centrale, là où trônaient les statues des quatre cent douze Magistrons qui avaient régnés sur le collège de Hauzarex au fil des siècles, quand un pincement désagréable la saisit au creux du ventre. «Oh  non ! se dit-elle. Pas encore mes douleurs de femme ! Je vais devoir à nouveau faire appel à Éri pour qu’il me soigne !» Aussitôt, une pensée encore plus pénible lui traversa l’esprit : la vraie raison de sa présence dans ce collège…

             - Tiens donc ! s’exclama soudain une voix grave. Une pijacée !
             Sans s’en rendre compte, Storine s’était égarée dans le réseau de bâtiments et de petites cours qui constituaient, dans le collège, le domaine exclusif des garçons. L’adolescente tressaillit, plus à cause de sa douleur au ventre que de l’idiome peu courtois dont les garçons affublaient les filles.
             - C’est privé, ici !
             Cinq garçons se tenaient devant elle, vêtus de leur costume sombre et affichant sur leur visage un air arrogant et fier, comme s’ils étaient, dans leur secteur, les maîtres de l’univers. Les cheveux flottant sous la brise du soir, plantés sur leurs grandes jambes, tels des échassiers prétentieux, entre les hauts murs et les gargouilles de pierre suspendues au faîte des bâtiments. Au-dessus des toits, un voile de satin bleu annonçait le coucher du soleil.
             Quand elle sentit leur haleine sur ses joues, elle pensa à son sabre psychique resté dans la chambre qu’elle partageait avec son amie Lâane. Elle pensa aussi à Griffo, son lion blanc.
             - Attendez !
             Un garçon plus grand que les autres bouscula ses camarades et se planta devant Storine. Un troisième spasme lui tordit l’estomac.
             - Toi ?
             - Dis, tu la connais, cette pijacée ?
             La question s’adressait au nouveau venu.
             Une foule de souvenirs se bouscula dans la tête de Storine : l’ Érauliane, le vaisseau aux voiles d’or ; sa traversée du système stellaire de Phobia en compagnie d’Ekal Doum ; ce même Ekal Doum, le «maître des frayeurs», qui avait enlevé Griffo ; sa croisière spatiale à bord du Mirlira II ;le naufrage du navire… Ainsi que le combat de surf aérien, sur la planète Yrex, qu’elle avait dû mener contre… 
- Sanax Doum !
             - Ça t’en bouche un coin de me revoir ici, hein ?
             Il était toujours aussi bravache, ce Sanax Doum, avec sa coupe de cheveux excentrique (la moitié de son crâne ruisselait de longues mèches noires, l’autre étant aussi rasée qu’un œuf, ce qui lui donnait deux profils complètement différents) ; son teint basané, ses yeux bruns humides et son attitude de primate supérieur.
             - Tu n’as pas changé, laissa-t-elle tomber, ne sachant pas si, considérant les évènements survenus sur la planète Yrex, ils étaient toujours des ennemis.
             Elle ne voulait pas montrer aux garçons combien elle avait mal au ventre. Aussi fit-elle un effort surhumain pour ne pas grimacer.
             - Toi, par contre, tu as beaucoup changé, Storine…
             Sanax semblait avoir de l’influence sur ce groupe de garçons. Peut-être pourrait-il l’aider à regagner le bâtiment des filles sans problème, en souvenir du bon vieux temps. « Pas si bon que ça, d’ailleurs !» songea l’adolescente. Le silence s’éternisait entre eux, quand deux modules de surveillance vinrent disperser l’attroupement. Elle ne fut jamais aussi soulagée de voir arriver ces drôles de ballons métalliques dont les voix aiguës lui tapaient sur les nerfs.
             - Élève 2354.B8 Delta rouge, vous êtes ici en territoire interdit. Veuillez me suivre chez le Magistron.
             «Ce coup-ci, pensa Storine, je suis bonne pour êrtre renvoyée avec perte et fracas.»
             Juste avant qu’elle ne suive les surveillants électroniques, elle sentit une main se poser sur son épaule. Sanax Doum avait une haleine de vieux gronovore :
             - Je suis heureux de te retrouver, Sto. Rappelle-toi que nous avons des choses à terminer, tous les deux…
            - Dans tes fantasmes seulement, espèce de melou ! lui répondit-elle en lui tournant le dos.



 
   
 
 

  
             Le prince et son garde du corps échangèrent un bref regard. Sériac porta la main à son propre sabre, au cas où le proto, humilié par Storine, eût envie d’user de violence… Éridess lui-même serra le manche de son sabre factice, prêt à se lancer à la défense de son amie.
             «Est-ce que c’est vraiment à moi d’aller vers lui ?» se demanda Storine, inconsciente de la colère du proto. L’image du prince, dans sa salle de bains le soir où elle s’était introduite dans sa suite, lui revint à la mémoire… et la fit rougir comme un poivron d’Ectaïr. «Peut-être qu’il se sent mal parce que je l’ai vu en petite tenue ? Et qu’il m’en veut ? Ou alors, c’est vraiment un melou. (Elle réfléchit puis se ravisa.) Non, pas Solarion.»
             Elle eut un sourire tendre, leva les yeux et croisa le regard du prince. Bouche ouverte, les traits tirés, Solarion semblait sur le point de lui crier quelque chose. «Vraiment, se dit-elle, j’aime ses cheveux blonds, j’aime ses yeux bleus, j’aime…»
             Une poigne d’acier lui saisit soudain le poignet droit. Le proto avait fondu sur elle comme un éclair. Saisie par le geste brusque, elle en perdit son sabre. Les yeux gris de proto Diazos, l’odeur musquée de son corps, sa présence qui dégageait tant de force lui étaient bizarrement familliers. Certains élèves salivaient de jalousie ; d’autres de méchanceté. Diazos ne parlait pas beaucoup. C’était le genre d’hommes à frapper d’abord, à questionner ensuite.
             Sans un mot, il remonta la manche droite de la jeune fille jusqu’au coude. Ses pupilles se rétrécirent. Une longue seconde, il contempla le tatouage gravé dans la chair tendre : le symbole des pirates de Marsor. Celui qui faisait d’elle un Brave. Une particularité dont elle était fière, mais qu’elle tentait le plus possible de cacher aux autres.
             Alors, Diazos sourit. Lentement d’abord, comme s’il réfléchissait intensément, puis sans plus de retenue. Ce sourire amena de très jolies rides autour de ses yeux d’ordinaire si froids. À tel point que Storine crut reconnaître cet homme.
            À la grande stupéfaction des élèves, le proto la lâcha, puis il la salua avec respect comme si, en inclinant le torse, il partageait avec elle un signe de reconnaissance inconnu de tous...



 
   
 
 

    
             La piste les conduisit à travers des landes entrecoupées de collines et de sous-bois, au milieu des vents qui sifflaient et qui projetaient aux alentours, des branches et des palmes rouges détrempées. Courbés en deux, les garçons progressaient en se suivant à la file indienne lorsque, soudain, Solarion s’arrêta. Pour pouvoir l’entendre, Éridess dut s’approcher à dix centimètres de lui tant la pluie glaciale leur battait le visage. Ils échangèrent un regard.
             - Un sabre, bredouilla Éridess en grelottant.
             - Celui de Storine. Il est éteint et porte des traces de sang vert.
             Ils ne se le dirent pas mais ils conclurent tous deux que la jeune fille avait dû le perdre après son combat contre le gaubloss. Plus inquiet que jamais, Solarion reprit sa progression. Ils arrivèrent bientôt à la limite du sous-bois qui se changeait en une plaine sablonneuse dominée par une colline ronde comme un dos de tortue.
             Le prince explora les lieux en s’éclairant à l’aide de la torche intégrée à son pistolaser. Le faisceau lumineux alluma tour à tour un massif de pimperose quelques arbres échevelés, le versant de la colline, un terre-plein transformé en champ de boue par l’orage, ainsi que plusieurs points rouges qui brillaient au milieu des hautes herbes.
             - Là, entre les rochers, on dirait une grotte, remarqua Éridess.
          Solarion s’inquiétait davantage des points lumineux, car ils rapetissaient, s’agrandissaient, s’effilaient. Éridess le vit serrer le manche de l’arme de Storine et se fit la réflexion qu’en cas de danger le sabre ne leur serait d’aucune utilité, puisque elle seule était capable de faire jaillir la lame en durallium.
             Lentement, alors que l’orage faiblissait, trois tigroïdes sortirent des taillis et marchèrent sur eux.
             - La grotte ! s’exclama Solarion en reculant vers l’anfractuosité. Surtout, ne leur tourne pas le dos.
            Agacé par les recommandations du prince qui se croyait sans doute plus malin qu’il n’était, Éridess maugréa qu’en agissant ainsi ils faisaient peut-être le jeu des fauves.
             - Tu crois que…
             En atteignant l’arche de pierre, le prince comprit qu’Éridess avait raison. Les tigroïdes les avaient attirés dans un piège…



 
   
 
 

         
            Elle eut mal. Cela ressembla à une brûlure, à un déchirement. Après un premier mouvement de panique, elle se calma et aima. Comme elle aima le reste. Tout le reste. Sans réfléchir. En le vivant très fort, très vite, et en y perdant tout : ses vêtements, bien sûr, mais aussi son souffle, ses forces, sa salive, alors même que Griffo et ses femelles, attirés par le bruit - Storine se battait-elle contre Solarion ? -, les regardaient faire, leurs habits éparpillés, des fleurs de vévituvier répandues partout sur le sol, sur leur peau, dans la fraîcheur de la nuit.
             Griffo avait les yeux très rouges, très effilés. Il souriait, il dodelinait de la tête comme un grand frère ou comme un père satisfait. L’odeur de vévitivier, à la fois âcre, douce et sucrée, était omniprésente. Griffo inspira aussi les odeurs de Storine et de Solarion, mélangées en un bouquet olfaltique explosif ; cela le rassura et lui plut infiniment. Sa petite maîtresse (soudain plus si petite que ça !) était  heureuse. Même si elle avait eu un peu mal, même si elle avait eu un peu peur. En cet instant, Griffo se dit que Storine était vraiment une grande lionne blanche. Et il l’entendait souffler, et il l’entendait rugir.
             Lorsque les fauves repartirent à la chasse et que, dans le ciel, les trois lunes d’Ébraïs se furent couvertes de l’ombre pourpre et noire des nuages, il fit soudain plus sombre autour des grands vévituviers. Comme s’ils osaient à nouveau se manifester, les insectes de la nuit entonnèrent leur chant grave et un peu triste.
             Storine s’endormit enfin, pour la première fois, entre les bras chauds de Solarion, pareille à une vraie princesse de conte de fées ; une lionne repue, mouillée de fièvre et encore toute frissonnante ; abandonnée, confiante, son front humide de transpiration, alangui contre la joue du prince. Solarion aussi avait eu un peu mal. Et peur. Pas longtemps, heureusement, car Storine (il avait senti son impatience, sa férocité !) n’aurait pas supporté d’attendre encore. Il avait craint de ne pas être à la hauteur. Peut-être que malgré le désir qu’ils avaient l’un de l’autre, Storine s’était tout comme lui, senti un moment désemparée.  Mais s’il mettait de côté toutes ses questions stupides :  était-ce vraiment comme ça que cela devait se passer ? existait-il une manière normale de le faire ? Cela avait été, somme toute, merveilleux. Un peu semblable à l’éruption d’un volcan ou, toute proportion gardée, à l’explosion atomique de Phobianapolis. Pourquoi, juste après, au fond des yeux de Storine et dans ce premier éblouissement de tout son être, avait-il vu - ou crut voir - sourire la déesse Vina ?